Vous écrivez, dans la préface à l’ouvrage qui sera donné aujourd’hui, que l’on parle trop fréquemment des problématiques économiques du métier de libraire…

On parle trop souvent de la librairie pour dire qu’elle va mal. Ou alors de façon trop charmante et attendrie, «oh, ces petits libraires qui font un travail formidable». C’est un discours qui ne pense pas notre métier et qui ne rend pas hommage à la créativité et l’esprit d’entreprise qui l’entourent. Nous sommes tout au bout d’une chaîne qui commence avec l’auteur et les éditeurs, et on nous entend peu, alors que nous avons un rôle crucial, notamment dans la défense de petits éditeurs. Une comparaison avec le secteur de la musique l’éclaire : avec la disparition des disquaires, quantité de petits labels ont aussi disparu. Ce rassemblement de la Sant Jordi permet de raconter ce que les libraires indépendants apportent de différent, en explicitant chaque annéeune part de leur métier qui raconte la culture de la librairie. L’an dernier, nous avions fait un livre de photographies de rayonnages, les images avaient quelque chose d’infini et rendaient compte du vivant de ces endroits. Car il n’y a pas de morts dans une librairie : c’est le lieu où Kafka est autant d’actualité que Quintane. Cette année, nous avons choisi un autre aspect, celui du classement, du rangement.

Pourquoi avoir choisi ce principe d’un abécédaire ?

D’abord à cause de l’importance de l’alphabet sur la mise en ordre des livres, dans la librairie autant que dans la tête du libraire : pour lui, parcourir l’alphabet équivaut à faire ses gammes, à mettre en route une réflexion, car trouver la place juste d’un livre n’est pas anodin. Ensuite parce que l’hospitalité de la librairie repose sur l’alphabet, qui permet aux clients de s’affranchir du libraire, de se promener seuls dans les rayonnages. Enfin parce que je me suis rendu compte, lors de signatures, que c’est un ordre qui compte pour les auteurs. Ils me disent souvent «ah, je suis content, je suis à côté d’untel». Il fallait raconter cela, c’était une manière de parler des auteurs. Tout cela fait partie d’une culture de la librairie qu’il faut réexpliquer aujourd’hui.

Aujourd’hui particulièrement ?

Oui, à cause de phénomènes nouveaux, notamment le livre numérique et la vente en ligne. Je ne suis pas passéiste, je reconnais qu’Amazon rend des services, mais les grandes enseignes ont des moyens promotionnels pour se faire connaître, à nous de raconter notre culture. On nous demande toujours plus de services, pourquoi les livres ne sont pas livrés à domicile. Il est important de rappeler que dans une librairie, chaque livre a une place, qu’ils sont aiguillonnés par la main du libraire. Lorsqu’il y a une nouveauté, on sait à qui l’affilier, on sait qu’il y a toujours quelqu’un qui a écrit avant, qui écrira après. La librairie est un lieu subjectif, avec des gens parfois encombrants, les libraires, qui, de fait, limitent l’offre, mais ces choix subjectifs leur donnent une valeur.

Comment avez-vous eu l’idée de regrouper des libraires à travers cette manifestation ?

Tout a commencé il y a seize ans, grâce au parolier Etienne Roda-Gil. Il venait de publier un livre et m’a raconté la Sant Jordi telle qu’elle se déroulait sous Franco, tout le monde était dans la rue avec des livres et des roses, exigeant la démocratie. J’ai trouvé cela très beau et réalisé que la Journée mondiale du livre existait dans 80 pays, mais pas en France. Evidemment, nous ne sommes pas sous le franquisme, mais poser un moment dans l’année où l’on parlerait de la librairie me semblait important. Définir les invariants du métier, de façon non-institutionnelle, pour que chacun s’y retrouve avec ses particularités. Je n’aurais pas fait la même librairie dans une autre ville ou un autre quartier, car le territoire crée le libraire. Mais ce jour-là, on soutient ceux qui sont isolés, ils vivent la même journée que Sauramps à Montpellier ou La Hune à Paris.

Dans un contexte économique très difficile, comment réagissez-vous à la publication ce mois-ci de l’Observatoire de la petite entreprise (1), qui fait état d’une croissance dans le secteur de la librairie indépendante ?

C’est évidemment une bonne nouvelle. Si l’on continue à bien travailler, je pense que les librairies seront les commerces de centre-ville qui tiendront le mieux le coup. Mais cette croissance reste assez abstraite. Nous sommes dans un secteur en pleine mutation, où le rapport à l’écrit change très rapidement, en temps réel. Il y a un recul de la fréquentation qui s’accompagne d’une concentration des goûts, l’impression que les gens demandent toujours les mêmes livres. De plus, les loyers de centre-ville ne sont pas adaptés au métier, on ne fait pas les mêmes marges que dans la mode, par exemple. Et ce alors qu’il faut présenter beaucoup plus de livres qu’on n’en vend, pour offrir du rêve, laisser imaginer d’autres lectures. Avoir tout Freud en rayonnage, même si l’on sait que les clients viennent généralement pour acheter l’Interprétation des rêves. Le défi est de créer une économie qui tienne avec tout cela. Sans parler de la formation : il faut des années avant qu’un libraire sache acheter, conseiller, assembler les livres sur une table pour les faire parler, proposer au lecteur celui qu’il cherche et celui qu’il ne cherche pas. Tout cela fait que le métier est devenu très coûteux.

Pour en revenir aux rayonnages, comment gérez-vous l’afflux de nouveaux livres ?

Un auteur me disait un jour qu’il s’arrangeait pour qu’il n’y ait jamais plus de 200 livres dans sa bibliothèque : quand il y avait un nouveau, il devait se débarrasser de l’ancien. On croit toujours qu’un nouvel ouvrage va en tuer un autre, les libraires débutants disent souvent qu’ils n’ont plus de place. Mais, non, il y a toujours de la place pour les livres, on s’arrange. Le plus difficile est plutôt de savoir bien acheter. On a tous une librairie dont on rêve, où l’on placerait 50 exemplaires d’un livre que l’on veut défendre, alors qu’on sait pertinemment que le potentiel de ventes est de 10. Adrienne Monnier (2), sur qui nous avions fait un livre pour la Sant Jordi il y a quelques années, disait que c’est un métier qui se situe «entre la ferme et le couvent» : il y a une maison à tenir, des poubelles à sortir. C’est une blessure lorsqu’on prend 50 livres et que l’on n’en vend que 5. La sanction est immédiate, on est tout le temps en train d’être corrigé. Il faut réagir vite, s’informer de ce qui se passe en arts, en cinéma, en musique. Saisir quelque chose de ce qui se pense et se crée dans le temps présent : c’est aussi cela, le rôle du libraire.
(1) Enquête de la Fédération des centres de gestion agréés réalisée auprès de 15 000 petites entreprises. (2) Libraire, poétesse et éditrice, elle publia en 1929 la première traduction française d’«Ulysse», de James Joyce.
Photos Christophe Maout
Elisabeth FRANCK-DUMAS