Le Prix Wepler / Fondation La Poste et la librairie des Abbesses

Créé en 1998 par la librairie des Abbesses, le Prix Wepler – Fondation La Poste 
émane de la sphère de la librairie indépendante. Il est né de deux constats :
le sentiment d’étouffer dans le jeu parfois trop prévisible des rentrées littéraires
et l’existence de grands auteurs parfois méconnus, peu lus du public.

Il a pour partenaires la Fondation La Poste, mécène audacieux reconnu 
pour sa grande variété d’initiatives culturelles et éditoriales et la brasserie Wepler, 
reine de la Place Clichy et lieu mythique d’ancrage de nombreux écrivains 
contemporains ou du passé, dont Céline, Prévert, Boris Vian, Max Jacob, 
Francis Jammes, Stéphane Mallarmé, Paul Ve r l a i n e , Henry Miller…. 
Tous ont défié les académismes et institutions de leur époque, 
et trouvé refuge à Montmartre… 
En hommage à leur littérature, le Prix Wepler – Fondation La Poste 
souhaite redonner à la butte une aura littéraire à la mesure de sa tradition libertaire. 
Il représente la possibilité, en dehors du jeu impérial des grands prix littéraires, 
d’avoir une vraie politique de mécénat culturel libre et d’initiative privée 
et ce en soutenant des oeuvres difficiles et dont la visée n’est pas uniquement
commerciale. Un des principes fondateurs du prix est de remettre la littérature
au centre du débat en primant des écrivains qui mettent à l’épreuve 
la forme romanesque et défrichent la langue : des écrivains qui sortent du marketing. 
Cette démarche est renforcée par la création d’une mention spéciale 
qui couronne une tentative marquée par un excès ou une singularité.

Le Prix Wepler – Fondation La Poste est basé sur un système de jury tournant : 
l’engagement désintéressé de lecteurs et de professionnels qui n’envisagent pas 
une carrière de sociétaires des lettres garantit une fraîcheur, une liberté 
dans la prospection des livres, une sincérité de jugement, et la surprise du résultat.

Remis chaque année à la brasserie Wepler, où sont conviés de nombreux journalistes, 
professionnels du livre, personnalités politiques… le prix est doté de 10 000 € 
et la mention de 3 000 €. 
L’éditeur du lauréat s’engage à payer un bandeau national et une publicité 
dans les pages littéraires d’un grand quotidien national.
Le Prix Wepler-Fondation La Poste constitue un des rendez-vous incontournables
de la scène des Lettres automnales. Ce prix, véritablement critique, a accédé 
au cercle restreint des dix premiers grands prix, grâce à son audace,
sa réputation d’exigence et son indépendance. 
Sa force est d’offrir au grand public des livres qu’il n’attend pas, 
qui le dépassent et lui ouvrent d’autres mondes.

Prix Wepler Fondation LaPoste 2014






Le Nouvel Observateur :

http://bibliobs.nouvelobs.com/sur-le-sentier-des-prix/20141110.OBS4609/jean-hubert-gailliot-prix-wepler-2014.html







Livres Hebdo: http://www.livreshebdo.fr/article/les-20-ans-du-prix-de-flore-et-les-17-ans-du-prix-wepler




France Inter: http://www.franceinter.fr/depeche-le-prix-wepler-pour-recompenser-le-soleil-grand-roman-daventure














Le Prix a été remis à Jean Hubert Gailliot pour "Le Soleil" aux éditions de L'Olivier

La mention spéciale du jury a été remise à Sophie Divry pour "La Condition Pavillonnaire" aux éditions Noir sur Blanc Notabillia

 

Discours de la présidente du Jury : Marie Rose Guarnieri  

Chers amis, bonsoir !

A tous, bienvenue, et merci d’avoir encore l’enthousiasme, la curiosité et l’appétit de venir fêter les auteurs de notre sélection et nos deux lauréats. Nous sommes vraiment contents de vous retrouver. Certains, je les reconnais, sont les témoins de cette aventure depuis le début. Mais bienvenue aussi aux nouvelles têtes qui perpétuent le métier.

Le prix approche de sa majorité, car il a dix-sept ans.

Cet adolescent impétueux est soutenu par trois parents que je salue pour leur tempérament généreux, persévérant et sincère : la fondation la poste représentée ce soir par Mme Dominique Blanchecotte et son équipe. Elle veille à ce que nos lauréats poursuivent leur œuvre, soutenus par une dotation de 10 000 et 3000 euros, nette d’impôts ! Espérons qu’elle leur donnera un supplément de souffle afin de toujours écrire…

La brasserie Wepler, ensuite, son berceau, où chaque année se gravent et se pérennisent les noms des auteurs couronnés. 

Son chef d’orchestre, Michel Bessière, je le salue, a su créer une alchimie entre son lieu et une vie littéraire buissonnière…

Et ma librairie des Abbesses, enfin, accompagnée dans son arrière-boutique bouillonnante de cinq très proches complices : Elizabeth Joël, Damien Laval, Olivia Goudard, Rémi Bénard et Florence Robert. Je les remercie infiniment pour leur intelligente affection, elle me réconforte si souvent.

Afin de préserver la fraîcheur de ces rentrées automnales, ma librairie se pourvoit chaque année d’un nouveau jury de lecteurs.

Je voudrais rendre hommage à l’exigence et à l’ardent travail de celui de 2014, qui, dans le ciel de septembre, a su détecter avec rigueur quelques astres littéraires plus rares ou plus lointains. Merci d’avoir agi et travaillé avec tant de sagacité…

Notre liste 2014 est à la fois lacunaire et foisonnante. Sachez que nous n’avons eu qu’un seul souci : ne pas uniformiser les auteurs sous la bannière d’un prix, mais les remettre au centre, car chacun d’eux est incomparable.

Ce soir, nous rendons un hommage particulier à deux écrivains, tout en prenant l’engagement devant vous de ne pas oublier les autres et de les défendre ailleurs et d’une autre manière.

Enivrons-nous, car ce prix n’est pas une consolation, il n’y en pas, continuons, c’est tout.

Aujourd’hui, nous sommes à l’ère du tu vends ou tu meurs.

Voilà pourquoi, je vous demande à tous, en sortant demain, de parler de ces écrivains et de les faire rayonner.

Que la fête commence !!!

 

Discours de Jean Hubert Gailliot :


Le désir de littérature ne peut pas disparaître. Ce qui disparaît, c'est
le temps, long, très long, qui est parfois nécessaire à son élaboration
et à sa réception.
Le temps est l'oxygène de la création. Il ne peut être donné aux
écrivains en quantité suffisante que par les bons éditeurs et les bons
libraires.
Il y a dix-sept ans, en 1997, j'avais envoyé le manuscrit de mon premier
roman, "La Vie magnétique", comme on envoie une bouteille à la mer. Un
jour d'avril, Olivier Cohen m'avait appelé, à Auch, dans les Pyrénées,
où je vis. Il aimait le livre et voulait le publier à la rentrée de
septembre. "Pouvez-vous venir à Paris pour signer le contrat? - Oui,
bien sûr. Quand? - Demain." Cette conversation a changé ma vie.
Ni ce roman, ni les quatre qui ont suivi, n'ont été de grands succès. Et
pourtant, les Editions de l'Olivier ont toujours désiré que j'écrive un
autre livre, et encore un autre. Depuis le début de l'écriture du
"Soleil", il y a huit ans, tous les ans Olivier Cohen et Laurence Renouf
m'appelaient pour savoir où j'en étais, si j'aurais bientôt fini, et
chaque année je réclamais un an de plus. Ils m'ont offert ce temps dont
le roman et moi avions besoin. Et même davantage, comme vous allez le
voir.
Le manuscrit du "Soleil" comportait, en son centre, une tranche de 80
pages écrites sur du papier rose. J'ai été stupéfait que mes éditeurs
aient le désir de conserver ces pages roses dans le livre imprimé,
malgré la complication technique, malgré le coût, malgré le risque de
rendre le roman légèrement monstrueux.

On sait qu'il n'y a rien de mieux qu'un beau prix littéraire pour
permettre à un livre de voyager longtemps, et aider les libraires à lui
apporter des lecteurs.
Je ne m'attendais pas à recevoir le prix Wepler - Fondation La Poste. La
liste me semblait, cette année comme les années précédentes, bien trop
impressionnante. Mais j'étais heureux de figurer dans la sélection,
comme cela avait déjà été le cas il y a huit ans, pour "Bambi
Frankenstein", et il y a dix ans, pour "L'Hacienda".
Bien que ce ne soit pas l'usage, je voudrais remercier non seulement le
jury du Wepler 2014 d'avoir bien voulu honorer aujourd'hui "Le Soleil",
mais aussi le jury du Wepler 2004, et celui du Wepler 2006, de ne pas
l'avoir fait à l'époque.
C'est la première fois que j'aime un de mes livres sans réserve. Il faut
que je sois plus précis: c'est la première fois que j'ai été dominé et
submergé par ce que j'étais en train d'écrire. Je ne sais plus du tout
comment cela a été possible et je serais incapable de le refaire. mais
l'expérience, pour moi, a été inoubliable.

Je voudrais ajouter un dernier mot. 2014 est un millésime étonnant.
J'admire Patrick Modiano, j'admire Lydie Salvayre, j'admire Antoine
Volodine, qui viennent tous trois de recevoir de très grands prix. C'est
une chance et un honneur que de pouvoir figurer à leurs côtés cette
année, dans un petit coin du tableau.


Jean-Hubert Gailliot
10 novembre 2014


Discours Sophie Divry :

 


Chaque écrivain a des démons qui lui rendent visite tous les jours ou irrégulièrement. Jacques Roubaud énumère les siens dans La Dissolution. Le poète a le démon de la digression et de la parenthèse, le démon de la procrastination, le démon du renoncement, le démon des plans.


Nous avons aussi le démon de l’originalité absolue, qui trompe souvent les artistes, le démon du doute, le démon de la culpabilité d’écrire, le démon de la cohérence ; ce ne sont pas tous des démons malfaisants.


Il existe tout de même le démon du narcissisme, le démon de la mode facile, le démon du délayage, mais nous ne croisons pas ceux-ci au Wepler.


Personnellement je connais bien le démon de la description, souvent allié au démon de l’avant-garde ; ainsi que le démon de la politique parce qu’il n’aura pas échappé au jury la dimension politique de mon roman La Condition Pavillonnaire. Comme tout lettré, j’ai le démon de la référence ou démon de l’érudition parce qu’on écrit avec les influences, tout en essayant de ne pas faire de littérature uniquement savante mais bien en prise avec ce monde : « la tradition c’est la passation du feu, non la vénération des cendres » disait le compositeur Gustav Malher.


Chaque texte que nous parvenons à achever est à un combat contre ses démons, en tentant de les maîtriser. Un combat avec ses démons, en nous servant de leurs pouvoirs. Avec ou contre, mais jamais sans eux.

Parmi ses démons, l’un d’eux, qui a un pouvoir obscur de motivation et une puissance terrible de découragement, est le démon de la reconnaissance.

Comme les autres démons, il faut le connaître, lui donner parfois à manger, il faut souvent le garder à l’œil et même l’éloigner. Comme tous les autres démons, il faut qu’il se tienne tranquille et n’entrave pas notre besoin de création, car tout artiste ne doit s’occuper de rien d’autre que de suivre ses désirs pluriels de littérature.

En recevant cette Mention spéciale du très beau prix Wepler et de son jury 2014, je suis une auteur heureuse : mon démon va se tenir tranquille pendant un moment. Je suis heureuse pour mon texte, qui m’a amené là où je ne pensais pas aller, mais aussi la jeune collection Notabilia. Je suis heureuse d’être avec vous ce soir qui faites tant pour la littérature de qualité, avec vous pour partager à présent le démon du champagne et des petits-fours.

                                          



SÉLECTION DU PRIX WEPLER-FONDATION LA POSTE 2014

Pour cette 17e édition du Prix Wepler-Fondation La Poste, nous récidivons dans notre action en pérennisant ce qui nous a différencié de bien d’autres prix : le renouvellement intégral du jury, sa mixité de lecteurs et de professionnels, son indépendance, son engagement et son exigence visionnaire qui explore sans limite aucune les territoires de la création romanesque, en prenant  le risque d’une langue neuve.
Nous tenterons encore cette année de mettre en valeur une diversité incomparable d’auteurs et d’éditeurs dont nous espérons contribuer à l’émergence dans l’histoire contemporaine de la littérature.
Douze auteurs nominés que nous encouragerons encore par un mécénat financier de 10 000 euros pour le Prix et 3 000 euros pour la mention spéciale grâce à la Fondation La Poste, la brasserie Wepler et la librairie des Abbesses.
Douze auteurs inclassables mais éblouissants, inaccessibles mais bouleversants…

D’ores et déjà vous pouvez noter la date de la remise du prix :

LE LUNDI 10 NOVEMBRE 2014 À LA BRASSERIE WEPLER

Et nous sommes fiers de vous présenter notre nouvelle sélection :

Thierry Beinstingel, Faux nègres, Fayard
 Marie-Claire Blais, Aux Jardins des Acacias, Seuil
 Sophie Divry, La condition pavillonnaire, Noir sur Blanc/Notabilia
 Élisabeth Filhol, Bois II, P.O. L
 Jean-Hubert Gailliot, Le Soleil, Éditions de l’Olivier
 Hedwige Jeanmart, Blanès, Gallimard
 Luba Jurgenson, Au lieu du péril, Verdier
 Mathias Menegoz, Karpathia, P.O.L
 Fiston Mwanza Mujila, Tram 83, Métaillé      
 Sylvain Prudhomme, Les grands, L’Arbalète/Gallimard
 Éric Vuillard, Tristesse de la terre – Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud
Cécile Wajsbrot, Totale éclipse, Christian Bourgois éditeur


Prix Wepler Fondation LaPoste 2013















Le Prix a été remis à :
MARCEL COHEN pour Sur la scène intérieure, Faits aux éditions Gallimard.

La Mention spéciale du jury revient à :
PHILIPPE RAHMY pour Béton armé aux Éditions de la Table Ronde.

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits. Gallimard
Né en 1937 à Asnières-sur-Seine, Marcel Cohen a fait des études d'art et de journalisme.
Il a voyagé et vécu comme journaliste, en Inde, et notamment dans l'Himalaya et en Assam, au Moyen-Orient, en Amérique latine, en Afrique du nord et aux USA, où il a séjourné comme boursier d'une université et correspondant d'un quotidien parisien. Plusieurs écrits sur l’art pour des revues, des galeries et des musées. En octobre 2010, il publie le troisième et dernier livre des Faits, dont le premier livre est paru en 2002 et le deuxième en 2007. L’œuvre de Marcel Cohen est traduite en anglais, en grec, en norvégien, en danois, en hébreu et en espagnol. Ce bouleversant livre reliquaire contient huit portraits rassemblant ce qui reste de la famille de l'auteur, déportée et assassinée par les nazis en 1943. Illustré par les photos des siens et de quelques objets anodins leur ayant appartenu, (un coquetier, un petit chien cousu, un violon abîmé, une gourmette, une résille…), ce récit emmène le lecteur sur la scène intérieure du très jeune enfant que Marcel Cohen fut à l'époque des faits. Lié à chacun de ces êtres aimés par des souvenirs banals, obsédants ou plus volatils comme leurs odeurs finement ressuscitées, l'écrivain trace au fil des pages dans le secret inépuisable de leur absence. Son œuvre, qui a tenté d'établir « les faits » comme genre littéraire s'inscrit magnifiquement dans la collection de JB.Pontalis, aujourd'hui disparu. Philosophe, poète, écrivain, psychanalyste, éditeur, JB.Pontalis, cet homme « des Lumières » était l'un et l'autre, jamais assignable, insaisissable.

PHILIPPE RAHMY, Béton armé, Éditions de la Table Ronde.
Né à Genève en 1965 de père franco-égyptien et de mère allemande, Philippe Rahmy est atteint de la maladie des os de verre. Égyptologue, licencié en philosophie, il collabore au site www.remue.net. Il a publié deux recueils de poésie aux Éditions Cheyne : Mouvement par la fin, avec une postface de Jacques Dupin (2005), et Demeure le corps (2007).
Lorsque l’Association des écrivains de Shanghai l’invite en résidence, à l’automne 2011, Philippe Rahmy saisit cette chance, synonyme de péril. Fragilisé par la maladie, il se lance dans l’inconnu. Son corps-à-corps intense avec la mégapole chinoise, « couteau en équilibre sur sa pointe », « ville de folle espérance et d’immense résignation » donne naissance à un texte de rires et de larmes, souvent critique, toujours tendre, mêlant souvenirs d’enfance, rêves et fantasmes à la réalité. Bien plus qu’un récit de voyage, Béton armé est un flot d’images et de pensées que seule l’écriture a le pouvoir de contenir et de restituer.
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Depuis seize ans, le souhait le plus ardent du Prix Wepler-Fondation La Poste est de donner une chance de plus aux écrivains sélectionnés pour exister sur la scène littéraire automnale et en encourager deux tout particulièrement en les consacrant à travers un jury renouvelable et en mettant à leur disposition des moyens conséquents pour les soutenir dans leur parcours d'écriture.
Grâce à la Fondation La Poste, le Prix est doté d'une somme de 10 000 euros et d'une somme de 3 000 euros pour la mention spéciale qui récompense l'excès, l'audace, l’érudition et l'inclassable.


DISCOURS DE MARCEL COHEN



Wepler
11 novembre 2013     




            Je voudrais remercier le jury, et les partenaires du Prix wepler, en racontant une anecdote qui risque de paraître très étrange : ce soir, c’est la seconde fois de ma vie que j’entre au Wepler.
           
            Avec le nom de Wepler, nous sommes, en effet, au cœur même du livre que vous avez la gentillesse de couronner. J’ai passé toute ma petite enfance à moins de deux cents mètres d’ici, au 23 boulevard des Batignolles. Je suis très ému, je vous l’avoue, d’avoir mis autant de temps pour parcourir une aussi petite distance. Pendant la guerre, nous passions place Clichy plusieurs fois par jour, ma mère et moi. Mais jamais, jamais, devant le Wepler. Toujours de l’autre côté de la place. Le Wepler avait été réquisitionné par la Wehrmacht pour servir de foyer à la troupe. Or, soit ma mère portait l’étoile jaune, et elle ne tenait pas se faire remarquer devant une terrasse pleine de soldats allemands, soit, à ses risques et périls, elle ne portait pas l’étoile, et elle ne voulait pas déclencher les sifflements de dizaines de militaires désoeuvrés. 
           
            Il y a plus étrange : il m’a fallu écrire le livre que vous couronnez pour découvrir, à ma propre stupeur, que, Place Clichy, sans en avoir le moins du monde conscience, je continue, aujourd’hui encore, à emprunter le trottoir d’en face. Je vous prie de m’en excuser. La première fois que je suis entré au Wepler, c’est donc il y a quatre ou cinq ans à peine. Un écrivain américain de passage à Paris m’avait donné rendez-vous ici. Mais au téléphone, pendant quelques fractions de seconde, j’ai eu la tentation de lui proposer un autre lieu de rendez-vous. C’est à l’instant où j’allais ouvrir la bouche que j’ai pris conscience de tout le ridicule de la situation.
           
            Le Wepler, c’est aussi ses parages immédiats. La guerre terminée, j’ai continué à habiter le quartier pendant des années et la Librairie de Paris, à cinquante mètres d’ici, est la première qu’il m’ait été donné de fréquenter dès les petites classes du lycée. J’ai encore plusieurs volumes qui portent son étiquette. Elle était munie d’un volet détachable, que l’on glissait dans une petite urne en bois, à la caisse, et qui comportait un numéro à cinq chiffres. Je pensais, naïvement, qu’il s’agissait, pour chaque titre, des exemplaires déjà vendus. L’étiquette indiquait aussi le numéro de téléphone de la librairie que je vous livre volontiers : Laborde 59-53. C’est donc à quelques mètres d’ici que j’ai découvert, avec beaucoup de stupeur, qu’il existait aussi des poètes vivants. Au lycée, les poètes que nous lisions étaient tous morts depuis très longtemps.
           
            Au-delà de ces anecdotes, je dois bien reconnaître que je suis très étonné de me voir attribué un prix pour un livre que je ne savais pas du tout comment écrire. La première raison c’est que je n’avais presque rien à dire. J’avais cinq ans et demi quand ma famille a été déportée et mes parents n’avaient pas eu le temps de se forger une biographie. Les souvenirs d’un enfant de cet âge, par ailleurs, sont très ténus. Il ne me semblait pas très honnête de les utiliser pour écrire un récit qui aurait, nécessairement, ressemblé à une fiction.
           
            Il y a une autre raison qui m’empêchait d’écrire ce livre : je ne voulais pas tirer parti de ce qui était arrivé à mes parents. C’est pourtant ce que je suis en train de faire devant vous en recevant ce prix. Mais je me dis que ce qui m’a poussé à écrire ce livre est aussi ce qui vous a incités à le lire : nous ne voulions, ni vous ni moi, que les noms et les visages des fantômes qui hantaient la Place Clichy pendant la guerre tombent dans le plus total oubli. Ce soir, vous faites donc entrer au Wepler tous ceux qui n’osaient pas passer devant sa terrasse. Je vous en suis extrêmement reconnaissant.
           
            Il n’en reste pas moins que la situation qui est la nôtre ce soir est paradoxale : c’est parce que je n’avais presque rien à dire, et que je ne voulais surtout pas écrire un livre qui s’inscrirait dans une tradition littéraire établie, que ce livre a attiré votre attention. Dans ce livre, il y a beaucoup d’absence, de manques, de lacunes et de silence. À bien des égards, on pourrait donc dire, si cette expression, avait un sens, que vous couronnez un fantôme évoquant d’autres fantômes. Le «fantôme», dans une bibliothèque, c’est aussi la fiche qui remplace un libre absent.
           
            Tout cela n’est sans doute paradoxal qu’en apparence. Maurice Blanchot disait que la littérature commence avec la question «Qu’est-ce que la littérature ?». Libraires, critiques, lecteurs ou écrivains, c’est une question que nous nous posons tous les jours. Et nous comprenons très bien qu’écrire un livre pour dire que l’on n’a rien à dire, ou presque rien, ce n’est pas du tout ne rien dire. La littérature est même le seul lieu où un tel discours n’est pas totalement absurde.
           
            «Sans la littérature, disait Georges Perros, on ne saurait jamais à quoi pense un homme quand il est seul dans sa chambre1».  J.-B. Pontalis, que je salue brièvement, mais avec chaleur, disait, pour sa part, que la littérature évoquait pour lui l’époque où, adolescents, nous nous cherchions désespérément une signature qui serait notre marque propre, puisque nous héritons de notre patronyme et que notre prénom a été choisi par nos parents2.         
           
            En effet, comme vous certainement, j’ai eu très tôt la certitude que les êtres et les choses ne sont tout à fait vrais que dans les livres, sous la signature et sous le regard de quelqu’un. Sans les livres, nous n’aurions aucune consistance. Et hors des livres, tout le monde joue un rôle.
           
            Le grand photographe Erwin Blumenfeld, dont on peut voir actuellement une exposition à Paris, et qui avait dû fuir successivement l’Allemagne nazie, puis la France occupée par la Wehrmacht, est l’illustration même d’une autre mission dévolue depuis toujours aux livres : nous fournir des armes contre ce que nous avons appris avec trop de soumission. À propos de son enfance en Allemagne, il écrit : «À l’école, on ne nous avait pas appris une chose fondamentale : l’art de déserter. Sauver son existence de la folie par la fuite passait pour immoral3
           
            C’est pourquoi les librairies ne sont pas du tout des lieux comme les autres. C’est le seul endroit où nous pouvons acquérir un peu de consistance, entrevoir un petit pan de vérité, et, si c’est à notre portée, devenir peu à peu nous-mêmes. Au passage, c’est entre les rayons que nous prenons conscience de notre époque, et apprenons à distinguer ce qui est moral de ce qui ne l’est pas. Par nous-mêmes, nous ne voyons pas grand-chose de ce qui se passe sous nos yeux.
           
            Quant à la littérature, qui est le lieu où notre expérience confuse se cherche une forme et où se forge notre conscience, c’est un laboratoire dont nous ne pouvons pas nous passer : c’est là que notre vrai visage se dessine. Et la bonne littérature n’a jamais pour objet d’ajouter de la confusion et du pathos à ce qui est déjà très confus. Au contraire, elle tente toujours de montrer avec plus de clarté, comme si c’était pour la première fois. C’est parce qu’il était en quête de cette clarté vitale, et qu’il voulait faire tomber tous les masques, que Joyce avait choisi l’exil pour écrire Ulysse. À Dublin, il manquait beaucoup trop de recul4.
           
            Puisque le prix Wepler a été créé à l’initiative d’une libraire, je voudrais terminer en rappelant ce que notait Karl Popper. Il expliquait que, dans une bibliothèque, et aussi prestigieuse soit-elle, il n’y a  jamais qu’un exemplaire de chaque livre. Et il expliquait qu’à partir de 530 avant J. - C., il y avait une énorme demande, à Athènes, pour l’Iliade et l’Odyssée. On trouvait donc de nombreux copistes qui vendaient les deux grands poèmes épiques sous forme de rouleaux de papyrus. Il était normal que ces libraires-copistes attirent à leur tour poètes, philosophes et historiens en quête de public. Pour Karl Popper, c’est donc le marché du livre, et pas du tout la bibliothèque, qui est à l’origine de cette merveille que fut Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ. Et Popper note que c’est l’esprit critique né des livres qui est à l’origine de la démocratie athénienne5.

            Les libraires-copistes d’Athènes, selon Popper, et il disait cela avec une bonne dose d’humour, n’avaient qu’un inconvénient : ils rendirent les Athéniens extraordinairement imbus de leur culture et d’eux-mêmes. Rien ni personne n’aurait pu les convaincre qu’ils n’étaient pas les hommes les plus intelligents de la terre.
           
            J’espère beaucoup que, ce soir, en tout cas, ce n’est pas du tout ce que nous sommes en train de faire.
           
            Je vous remercie

                                                                                                                      Marcel Cohen                                                                         




1 Georges Perros, Papiers collés, coll. «L’Imaginaire», Gallimard, Paris, 1978.
2 J. -B. Pontalis, En marge des jours, Gallimard, Paris, 2002.
3 Erwin Blumenfeld, Jadis et Daguerre, traduit par Françoise Toreilles, Textuel, Paris,  2013.
4 James Joyce, Dedalus, traduction de Ludmila Savitzky, Gallimard, Paris, 1943.
            «Je vais te dire ce que je veux faire et ce que je ne veux pas faire. Je ne veux pas servir    ce à quoi je ne crois plus, que cela s’appelle mon foyer, ma patrie ou mon église. Je          veux essayer de m’exprimer, sous quelque forme d’existence ou d’art, aussi librement            et aussi complètement que possible, en usant pour ma défense des seules armes que je   m’autorise à employer : le silence, l’exil, la ruse.»
5 Karl Popper, La leçon de ce siècle, Anatolia, Paris, 1992.









DISCOURS DE PHILIPPE RAHMY

Mesdames, Messieurs, chers amis de remue.net et d'ailleurs,


quelle joie d'être avec vous ce soir pour la remise de cette mention spéciale du Prix Wepler. Je remercie très chaleureusement Marie-Rose Guarniéri, ainsi que chaque membre du Jury, la Fondation La Poste et la Brasserie Wepler. L'existence de l'écrivain est comme toutes les existences, une grammaire de la solitude ponctuée de lumières. Chaque lumière: une rencontre vraie, un bonheur.

Longtemps, je me suis demandé si je préférais tenir un livre ou une main amie. Je voyais, pour en faire l'expérience, une frontière, un rapport d'exclusion, entre l'écriture et la vie. Mes phrases me permettaient d'accomplir toutes les choses folles, les fugues, les conquêtes, dont mon corps était incapable, et mon corps ne rêvait que du surcroît de santé qui lui permettrait d'oublier, pour un temps, les livres.

Aujourd'hui, cette frontière est abolie. Mon voyage en Chine et le texte que j'en ai ramené ont marié, pour les dépasser, apprentissage de la mort et désir de vivre.

Me voici rentré d'un lointain voyage, passant sans relâche, comme le chien croise et recroise le seuil de la maison, de l'inconnu de la mégapole Shanghai à l'intimité du langage enivré, dilaté, emporté par la foule de la grande ville, à laquelle s'est mêlée celle de mes souvenirs. Je suis revenu transformé, normé par la multitude, borné par le mouvement, restitué au seul geste d'écrire. Ce geste en a appelé d'autres, réponses de la chance: la main tendue d'un éditeur, d'abord, La Table Ronde, les mains jumelles d'Alice Déon et de Françoise de Maulde qui ont mené ce texte au livre. Ensuite les mains expertes, inspirées, des libraires, sans lesquelles les livres s'échangeraient comme des marchandises. Enfin, les mains des lecteurs, les vôtres, les miennes, occupées à de si nombreuses tâches, pas toujours ragoûtantes, mais sauvées d'avoir acquis le réflexe de la littérature.
Philippe Rahmy, 11 novembre 2013








DISCOURS DE MARIE-ROSE GUARNIÉRI

            Nous sommes très heureux de vous retrouver, ce soir, pour cette 16 ème édition du Prix Wepler Fondation la Poste. Tous ensemble, nous allons  fêter  la littérature….Même si nous n’arrivons pas  toujours à échapper à la grande faucheuse du diktat économique, je sais, et  nos retrouvailles en témoignent, que notre cœur bat encore pour  le Verbe des auteurs et qu’on peut encore traverser tout Paris pour la beauté des livres.
            Permettez-moi de prendre un peu de temps, ce soir, pour saluer deux amis politiques qui m’ont tant apporté par leur présence à nos côtés lors de ces 16 années. Pour nous, cela  fut un immense encouragement.
            Dès l’inauguration de ma librairie à Montmartre, Daniel Vaillant était là pour m’accueillir. Il a même supporté, durant toute cette soirée, que je l’appelle Michel Vaillant, comme le héros de bande dessinée que vous connaissez bien… Quatre mois, plus tard, après ma rencontre avec Michel Bessière et notre décision de redonner son envergure littéraire à Montmartre, il m’a reçue  dans son bureau de ministre de l’intérieur, sous les ors de la République. Le fait qu’il prenne tellement au sérieux cette aventure encore balbutiante a littéralement ouvert nos ailes…
            Sachez aussi, que depuis 10 ans, en hommage à George Brassens, lors de la fête  des vendanges de Montmartre,  il célèbre en tant  que maire  plus de 150 non demandes en mariage  afin d’unir toutes les formes d’amour… Qui d’autre que ce maire-là pouvait accepter mon idée si saugrenue ! Ensemble, nous n’avons eu que des succès, en fait,  et ce n’est pas fini, je te préviens, Daniel !!!
            Bertrand Delanoë, c’est autour d’un livre que je l’ai rencontré, c’était son livre. Il n’était pas encore maire de Paris et dès notre rencontre, j’ai été bouleversée par son humanité, il avait  une autre manière de parler, de bouger  et de  faire de la politique. J’ai aimé son énergie galvanisante  et j’ai tout de suite de su, lorsqu’il est devenu maire de Paris, qu’il serait l’homme de toutes  les innovations. Comme dit Picabia : pour être suivi, il faut courir vite. Et lui, c’est vraiment un grand sprinter.  Depuis le début de sa campagne électorale, jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours été  avec lui.  
            Bertrand, je n’aurai jamais assez de mots pour te dire combien, pour moi,  ainsi que pour mes partenaires Michel Bessière,  Jean-Paul Bailly et Dominique Blanchecotte,  ta présence a été une récompense raffinée, et cela malgré ton emploi du temps dantesque ! Merci, tu es pour moi un artiste de l’amitié. Tu as été mon maire, mais aussi mon père.
            Revenons à nos 12 auteurs distingués ce soir.
            Chacun nous a alertés par sa ligne de crête particulière, sa langue.
            Chacun  dans nos solitudes  modernes est allé nous débusquer  tout  au fond de nous-mêmes. Nous vous remercions tous les douze de votre désir d’écrire car sans vous le monde mourrait. Nous n’élirons, malheureusement, c’est l’exercice, que deux livres, mais vous êtes tous nos préférés ! Et vos livres laisseront  longtemps une trace  en nous…
            Notre route n’est pas terminée, loin s’en faut. Le temps de la littérature est différent, comme l’incarne si bien  un de nos lauréats.
            Nous allons d’ailleurs maintenant vous dévoiler leurs noms.
            Mais permettez-moi avant de de rendre encore un dernier hommage  au parcours exemplaire d’un homme des Lumières : philosophe, poète, écrivain, psychanalyste, éditeur, il était l’un et l’autre, jamais assignable, insaisissable.              J’envoie une pensée au ciel à JB.Pontalis, qui nous manque tant ce soir !
             Et je n’oublie pas de remercier encore et toujours mes généreux et géniaux partenaires.  Leur engagement dans ce prix littéraire, grâce à eux indépendant, ne faiblit pas !
Avant de quitter ce jury 2013, je  tiens également à  saluer du fond du cœur chacun de ses membres pour leur rigueur, leur sensibilité et leur profondeur littéraire.
            Je les remercie d’avoir accepté cette délicate mission.
            Et  Je laisse la parole aux lauréats, que la fête commence, je lève mon verre à vous tous.
            A l’année prochaine, j’espère qu’on sera encore là…. 

 

 

 

 

Sélection Prix Wépler Fondation La Poste 2013

Pour cette 16e édition du Prix Wepler-Fondation La Poste, nous récidivons dans notre action en pérennisant ce qui nous a différencié de bien d’autres prix : le renouvellement intégral du jury, sa mixité de lecteurs et de professionnels, son indépendance, son engagement et son exigence visionnaire qui explore sans limite aucune les territoires de la création romanesque, en prenant  le risque d’une langue neuve.
Nous tenterons encore cette année de mettre en valeur une diversité incomparable d’auteurs et d’éditeurs dont nous espérons contribuer à l’émergence dans l’histoire contemporaine de la littérature.
Douze auteurs nominés que nous encouragerons encore par un mécénat financier de 10 000 euros pour le Prix et 3 000 euros pour la mention spéciale grâce à la Fondation La Poste, la brasserie Wepler et la librairie des Abbesses.
Douze auteurs inclassables mais éblouissants, inaccessibles mais bouleversants…

D’ores et déjà vous pouvez noter la date de la remise du prix :
Le lundi 11 novembre à la brasserie Wepler
Et nous sommes fiers de vous présenter notre nouvelle sélection :
v  Sylvie Aymard, C’est une occupation sans fin que d’être vivant, Grasset
v  Nicolas Bouyssi, Les rayons du soleil, P.O.L
v  Marcel Cohen, Sur la scène intérieure. Faits, Gallimard
v  Brigitte Giraud, Avoir un corps, Stock
v  Emmanuelle Heidsieck, À l’aide ou Le rapport W, Inculte
v  Thierry Laget, Provinces, Atlas des amours fugaces, Arbre vengeur
v  Loïc Merle, L’esprit de l’ivresse, Actes Sud
v  Céline Minard, Faillir être flingué, Rivages
v  Philippe Rahmy, Béton armé, La Table ronde
v  Tiphaine Samoyault, Bête de cirque, Seuil
v  Marina de Van, Stéréoscopie, Allia

v  Philippe Vasset, La conjuration, Fayard



Ce qu'on en dit dans la presse
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Discours des lauréates du Prix Wepler-Fondation La Poste 2012



Leslie Kaplan, pour Millefeuille aux éditions P.O.L

Chers amis,  
je suis très heureuse d’être là aujourd’hui pour cette remise du Prix Wepler, et je veux d’abord remercier Marie Rose Guarniéri, la fondation La Poste et tous les membres du jury. Cela me fait particulièrement plaisir de recevoir un prix où est impliquée au premier chef une librairie indépendante…  Depuis que je publie j’ai toujours été soutenue par des libraires qui aiment la littérature, et là, depuis la rentrée de septembre, j’ai un peu sillonné la France de Niort à Bordeaux, et de Mantes à Tarbes et à Lourdes et à Cluny, et j’ai eu l’occasion de vérifier encore une fois à quel point les libraires sont des défenseurs du livre, engagés dans leur travail, leur mission, faire vivre la littérature, toute la littérature, et spécialement la littérature d’aujourd’hui. Ma pensée va aussi à mon éditeur, Paul Otchakovski-Laurens, avec qui j’ai une relation de travail et de confiance qui date de mon tout premier livre, et qui a depuis toujours une conception de la littérature où esthétique et éthique sont liées, fondées sur la recherche et la reconnaissance de ce que peut être une vérité singulière. Et je suis très contente que ce soit précisément ce livre, Millefeuille, qui soit primé. Pour moi la littérature a toujours été une affaire à la fois très sérieuse et très joyeuse, c’est à dire une affaire de pensée. Dans ce livre il s’agit justement d’un vieux professeur de littérature à la retraite, qui aime Shakespeare, qui écrit sur les Rois, un homme qui est devant la mort et qui se bat pour rester parmi les vivants. Pendant l’été il traverse une crise existentielle, et il se pose avec angoisse toutes sortes de questions, que tout le monde peut se poser, sur la filiation, la transmission, l’identité. Qui est-on quand on perd les attributs que la société vous a accordés ? Comment faire, avec ses enfants, avec des jeunes gens plus ou moins perdus que l’on peut rencontrer par hasard ? Qu’est-ce qui reste, quand on disparaît ? 
Pour moi c’est un personnage très actuel, en plein dans les contradictions du monde dans lequel nous vivons, et qui est même emblématique du tragique contemporain. Les difficultés de la filiation, de la transmission, et même de l’identité, ne sont pas des questions seulement de maintenant, mais il me semble que le monde actuel, le relâchement des liens, la solitude, l’isolement, les rendent plus aigües.  
Ecrire de la littérature est une façon de penser, c’est penser avec des mots, pas des concepts, pas des images, et les mots circulent toujours sur plusieurs plans, le conscient et l’inconscient, le son et le sens, ce qui se répète et ce qui change. Cette façon de penser s’attache au détail, refuse ce que j’ai appelé « la catégorie, la case, et le cas », le discours, le cliché, le consensus, la norme, avec tout ce que ce consensus, ce cliché, cette norme comporte de vide, de rappel à l’ordre, d’agressivité. La littérature tient toujours compte de l’inquiétude, et du caractère multi dimensionnel de l’expérience humaine, de toutes les contradictions, de tous les contraires, de toutes les couches du réel, de la folie possible, du meurtre, du vide, et elle cherche comment ne pas reconduire le monde tel qu’il est. Elle passe ailleurs, elle déplace. Comme l’a dit Rilke, elle « fait des choses avec l’angoisse ».  Ou comme l’a dit autrement Kafka, dans une phrase que j’ai souvent citée, « écrire, c’est sauter en dehors de la rangée des assassins ».
Le plaisir d’écrire, et le plaisir de lire, c’est le plaisir d’être éveillé, perdu, réveillé. La littérature est une façon de penser en tenant compte de sa sensibilité, elle veut ajouter un autre réel au réel du monde, un objet fini et pourtant infini, un livre en somme, toujours ouvert.



Jakuta Alikavazovic, pour La blonde et le bunker aux éditions de l’Olivier 


Avant tout, je souhaiterais remercier la fondation La Poste, Michel Bessières, Marie-Rose Guarniéri et tout le jury du prix Wepler, que j’ai eu au téléphone dimanche soir, tard – personne n’a fait le moindre effort pour dissimuler son allégresse, et je les remercie de cela également.  
Je voudrais bien sûr saluer mon éditeur Olivier Cohen et toute l’équipe de L’Olivier, avec une pensée (je n’ose dire mention) spéciale pour Laurence Renouf et son sixième sens en ce qui concerne mes textes. 
Il faut me pardonner : j’avoue écrire peu de discours d’ordinaire – ce n’est pas un passe-temps habituel – en fait, c’est une première. On m’a dit que cette mention saluait l’audace, j’aurais celle des timides – c’est-à-dire la brièveté. 
Je suis très émue de la distinction qui m’est accordée. Je savais déjà que, souvent, on dédie un livre à une personne en particulier, qu’on l’admette ou non – il me semble qu’il peut en aller de même des prix, et j’aimerais dédier celui-ci à l’un de mes personnages, John Volstead, qui est un fantôme redoutable puisqu’il apparaît dans trois de mes livres, le dernier en date étant La blonde et le bunker. Je lui dois un peu ce prix – d’autant que je l’achève à chaque fois. C’est un écrivain qui n’écrit pas, ou qui n’écrit plus, et qui n’en a d’ailleurs pas besoin puisqu’il continue à récolter les fruits d’un succès passé. Le fantasme ultime du romancier, disons. 
Dans ma naïveté (et, sans doute, ma paresse), c’est l’écrivain que j’aspirais à être avant de commencer à écrire, et c’est l’écrivain qu’aujourd’hui, au contraire, je redouterais plus que tout de devenir. S’il meurt à chaque fois, c’est peut-être parce qu’en moi les livres veulent s’écrire. 
La blonde et le bunker emprunte à différents genres : histoire d’amour, réflexion sur l’art, roman noir. Pour moi, c’est un livre à la fois mélancolique et joyeux, car combattif, vivant et qui résiste : disons qu’il négocie avec le désir de conservation, lequel n’est rien d’autre que l’intuition de la perte, et c’est évidemment cette perte que la fiction nous aide à déjouer.  
Si l’on me pardonne une image un peu commune, un peu sentimentale – mais qui devrait parler à mes lecteurs présents et à venir – je dirais que les livres sont une sorte de Venise. Le reste – le monde, le temps qui passe – c’est l’eau. L’eau sans laquelle il est impossible de penser Venise, Venise sans laquelle l’eau, la mer telle qu’on la connaît, n’existerait probablement pas. Ecrire est parfois difficile ; parfois cela semble cliché, bêtement ou affreusement sentimental ; c’est parfois paralysant – que dire qui n’ait été dit ? Mais parfois, au contraire, cela paraît d’autant plus beau et honorable que fragile et menacé.  Nous – moi, avec votre soutien – nous travaillons à consolider notre position sur la lagune. 


Discours  de la créatrice du Prix Wepler-Fondation La Poste, Marie-Rose Guarniéri

Cela fait quinze ans que nous nous retrouvons  pour célébrer deux écrivains de plus  lors de ces rentrées littéraires  rituelles…
Vous déplacer  jusqu’à Montmartre, place Clichy, c’est bien sûr faire la fête mais c’est aussi sous le signe du renouveau des styles, des formes, des auteurs, des jurés, des éditeurs, des compétences  que nous voulons  hisser de vibrants flambeaux !  
Montmartre a souvent été le foyer des avant-gardes, la terre des gens de l’en-dehors, des maudits, des obscurs,  des révoltés, des  gens sans poste, c’est le territoire de toutes les  libertés et de ce qui toujours est à recommencer ! 
De ce promontoire de la butte, des artistes ont éveillé nos consciences  et  débusqué  les conformismes institutionnels. D’ailleurs, notre maire de Paris, Bertrand Delanoë et notre maire du 18e, Daniel Vaillant, ne s’y sont pas trompés en nous soutenant, eux qui ont en charge  de veiller au rayonnement international de Paris. Leur présence indéfectible à nos côtés, d’année en année, a été pour nous une belle caution et un encouragement.   
C’est pour lutter contre la lune trop blême des rentrées littéraires que nous posons un diadème sur la tête d’auteurs dont nous désirons mettre les œuvres sur orbite afin qu’elles resplendissent.
Mon ami Michel Bessière, qui nous ouvre sa fameuse brasserie et mobilise toute l’énergie de son équipe. Je ne le remercierai jamais assez de la droiture de son engagement, de sa confiance, de sa curiosité grandissante,  et de sons sens aveyronnais de l’amitié… 
Je tiens à saluer tout particulièrement Mr. Jean-Paul Bailly, Président de la poste, qui nous a toujours honorés de sa présence éminente. Ainsi que Dominique Blanchecotte, présidente de la Fondation La Poste. Son amitié, sa clairvoyance, sa ténacité  nous sont très précieuses. Je n’oublie pas non plus le rôle essentiel de Marylin Girodias, qui pour ce prix a œuvré depuis le premier  jour dans l’ombre mais avec une sagacité sans failles. Et toute notre amitié également à la dernière venue dans la Fondation La poste : Patricia Huby. 
Ce travail intense réquisitionne chaque année, dans notre arrière-boutique bouillonnante de débats, cinq très proches complices : Florence Robert, Elizabeth Joël, Damien Laval, David Houte et Caroline Loustalot.  Je les remercie du fond du cœur de leur affection qui me réconforte si souvent,  et aussi de  leur intelligence généreuse qui permet au Prix de perdurer.
Je ne dis qu’au-revoir au merveilleux jury de cette année et les remercie de leur sérieux, de leur acuité, de leur passion désintéressée  pour la littérature.
Je laisse la place maintenant à nos deux lauréats. Mes amis,  accordez  leur une liesse unique pour  que leurs œuvres  soient entendues et se déploient sans entraves. Je leur laisse la parole.  Rendez-vous l’année prochaine. Nous reformerons cette assemblée folle, hirsute, de femmes et d’hommes épris de littérature.




Sélection 2011
Prix Wepler - Fondation La Poste







 LES MURS RENVERSÉS DEVIENNENT DES PONTS 
– Angela Davis


Pour cette 14e édition du Prix Wepler-Fondation La Poste, nous récidivons dans notre action en pérennisant ce qui nous a différencié de bien d’autres prix : le renouvellement intégral du jury, sa mixité de lecteurs et de professionnels, son indépendance, son engagement et son exigence visionnaire qui explore sans limite aucune les territoires de la création romanesque, en prenant – au prix parfois d’une certaine marginalisation – le risque d’une langue neuve.

Grâce à la Fondation La Poste, ce Prix est doté d’une somme de 10 000 euros ainsi que d’une somme de 3 000 euros pour la mention spéciale accordée à un livre se distinguant par son caractère inclassable.

D’ores et déjà vous pouvez noter la date de la remise du prix : le lundi 14 novembre à la Brasserie Wepler.  
  
Et nous sommes fiers de vous présenter notre nouvelle sélection : 


  • Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement : voyages en France, Seuil
  • Lilyane Beauquel, Avant le silence des forêts, Gallimard
  • Nicolas Bouyssi, S'autodétruire et les enfants, P. O. L
  • Sylvain Coher, Carénage, Actes Sud
  • Kamel Daoud, Le Minotaure 504, Sabine Wespieser éditeur
  • Patrick Deville, Kampuchéa, Seuil
  • François Dominique, Solène, Verdier
  • Alain Jaubert, Tableaux noirs, Gallimard
  • Philippe Lançon, Les îles, Éditions Jean-Claude Lattès
  • Éric Laurrent, Les découvertes, Éditions de Minuit
  • Lorette Nobécourt, Grâce leur soit rendue, Grasset
  • Sophie Schulze, Allée 7, rangée 38, Éditions Léo Scheer


Contact presse
Damien LAVAL
PRESSE / COMMUNICATION 
06 77 94 75 81 / 01 42 62 93 67
laval.damien@gmail.com


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Le prix Wepler - 
Fondation La Poste 2010



"Ne perdons plus de temps à contester par des  discours nos institutions  littéraires. 

Posons ce soir un acte : oser récompenser deux auteurs de plus que 
celui que l'on voudrait nous imposer comme l'unique grand auteur français, 
un auteur fétiche, emblématique de notre époque, tellement  identifiable  
sur la carte de notre territoire et ce dès le mois de juin... 

Pourquoi publier 700 roman pour ne parler que d'un ? Cessons le simulacre 
d'une course aux prix et d'une surprise  jouée d'avance. Fuyons le doigt 
qui aujourd'hui décrète, assigne, désigne la littérature, regardons en dehors, ailleurs.

Ce soir, ce ne sera pas un livre, POINT mais deux livres de plus, VIRGULE. 

Ne discutons plus, agissons, donnons 10000 et 3000 euros à deux auteurs 
pour qu'ils continuent d'écrire grâce à la Fondation de la Poste.
 
Ne discutons plus, agissons, ennivrons-nous grâce à Michel Bessière, 
son équipe et la magnifique et généreuse brasserie WEPLER.
 
Ennivrons-nous d'astres littéraires plus lointains, plus rares, 
entendons la bruyante solitude d'auteurs, endurants, exigeants, ardents, 
ennivrons-nous car ils sont bien le printemps de cet automne.
 
Ennivrons-nous car ce Prix n'est pas une consolation, il n'y en a pas, 
continuons, c'est TOUT. 

Je vous demande à tous en sortant demain de parler de ces Ecrivains, 
de nous relayer, de faire état de leur existence.
 
Aujourd'hui, nous sommes à l'ère du "Tu vends ou tu meurs", 
ET vous tous ce soir, depuis treize ans,  vous êtes notre  plus grand, 
notre plus précieux média, PROUVEZ-LE !"

Marie-Rose Guarniéri

// Le lauréat 2010

Linda Lê Cronos  Christian Bourgois éditeur

"Je suis très émue de recevoir aujourd’hui le prix Wepler/ Fondation de la Poste, parce qu’il récompense un roman différent de ce que j’ai publié jusqu’à présent. Christian Bourgois me rappelait souvent qu’un livre doit susciter un sentiment d’intranquillité. En écrivant une fiction sur l’oppression, la violence et la corruption, mais aussi sur la résistance, j’avais conscience que je pouvais susciter un malaise. Mais j’espérais aussi que cette fable, porteuse d’interrogations sur notre monde actuel, la privation de libertés, les excès du pouvoir, trouverait un écho chez des lecteurs vigilants, prêts à saluer les levées de boucliers lorsque se mettent en marche les machines à écraser l’humanité, comme disait Simone Weil. Face aux formes insidieuses de la dictature, notre tâche est de rester en éveil, de défendre notre droit à la subversion. Dans ce combat, les mots sont de pauvres armes, mais les écrivains que j’admire, les maquisards de la littérature, ont de tout temps ferraillé pour se dresser contre la réaction. Je tiens à leur rendre hommage ici, car c’est en suivant leurs traces que j’ai imaginé une Antigone déterminée à sortir de son fatalisme et à engager une lutte pour ne plus courber l’échine et accepter l’innommable. Même dans nos sociétés dites démocratiques, notre chance réside dans notre incessante quête d’une voie pour l’insubordination. L’Antigone qui sommeille en nous n’attend pas d’être acculée pour se manifester au grand jour.
Je suis très reconnaissante au jury du prix Wepler/Fondation de la Poste d’avoir été sensible à cette tragédie d’une figure de la dissidence et de donner un retentissement à la parole d’une insurgée. Ma pensée ce soir va à mon père et à Christian Bourgois, qui auraient été, je crois, très heureux de ce prix. Je remercie Dominique Bourgois, qui m’a soutenue tout au long de l’écriture de Cronos. Je vous remercie tous d’être présents ce soir. 
Linda Lê

 






// Les livres sélectionnés pour 2010
 
Jacques Abeille Les jardins statuaires Éditions Attila
Pierre Alferi Après vous P.O.L
Lutz Bassmann Les aigles puent Éditions Verdier
Thierry Beinstingel Retour aux mots sauvages Fayard
Claro CosmoZ Actes Sud
Christian Estèbe Des nuits rêvées pour le train fantôme Finitude
Éric Faye Nagasaki Stock
Jérôme Ferrari Où j'ai laissé mon âme Actes Sud
Alain Fleischer Imitation Actes Sud
Thomas Heams-Ogus Cent seize Chinois et quelques Seuil
Linda Lê Cronos Christian Bourgois éditeur
Yves Ravey Enlèvement avec rançon Éditions de Minuit


// Le jury 2010
Bernadette Baudouin lectrice  (actuellement détenue au centre pénitentiaire de Rennes)
Dominique Boutel
journaliste 

 (France Musique)
Viktor Cohen
lecteur
Jonathan Cordier
lecteur
Jérôme Goude
critique littéraire au Matricule des Anges 
et chargé d’accueil pour le centre d’art Le Lait (Albi)
Caroline Loustalot
libraire (librairie des Abbesses)
Cécilia Mazur
lectrice
Annelise Ouvrard Pascaud
lectrice
Frédérique Vannier
lectrice (La Poste)
Nicolas Vivès
libraire (Ombres Blanches)
Marie-Rose Guarniéri
fondatrice du prix Wepler Fondation La Poste
Elisabeth Joël
secrétaire générale du prix Wepler Fondation La Poste



C’est avec Beethoven que nous « récidivons » en toute conscience pour notre treizième édition 
du prix Wepler-Fondation la Poste en vous présentant notre jury, qui, nous vous le rappelons,
est chaque année renouvelé.

Ce jury, constitué de fins lecteurs, indépendants et engagés (dont un libraire associé, 
un critique littéraire, une détenue du centre pénitentiaire de Rennes…) a pour vocation 
de récompenser des auteurs qui explorent sans limite aucune les territoires 
de la création romanesque, en prenant – au prix parfois d’une certaine marginalisation – 
le risque d’une langue neuve.

Le prix, grâce à la Fondation la Poste est doté d’une somme de 10 000 euros et de 3 000 euros 
pour la mention spéciale, accordée à un livre se distinguant par son caractère inclassable.
Depuis treize ans, nous pérennisons cette formule et nous ferons donc tout pour arracher
ces deux livres au marais d’une rentrée littéraire automnale
toujours pléthorique et souvent déboussolante…
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2009

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// Le lauréat 2009
Lionel Trouillot Yanvalou pour Charlie Actes Sud

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// La mention spéciale 2009
Hélène Frappat Par effraction Allia

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// Les livres sélectionnés pour 2009
David Boratav Murmures à Beyoglu Gallimard
Raymond Federman Les carcasses Léo Scheer
Hélène Frappat Par effraction Allia
Thierry Hesses Démon Editions de l'olivier
Frédéric Junqua Kart Léo Scheer
Jérôme Lafargue Dans les ombres sylvestres Quidam éditeur
Dany Laferrière L'énigme du retour Grasset
Noémie Lefebvre L'autoprotrait bleu Verticales
Jean-Marc Lovay Tout là-bas avec Capolino Editions Zoé
Catherine Mavrikakis Le ciel de Bay City Sabine Wiespieser éditeur
Lionel Trouillot Yanvalou pour Charlie Actes Sud
Stéphane Velut Cadence Christian Bourgois éditeur


 

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2008

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// Le lauréat 2008
Emmanuelle Pagano Les mains gamines P.O.L

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// La mention spéciale 2008
Céline Minard Bastard Battle Léo Scheer




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2007

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 // Le lauréat 2007
Olivia Rosenthal On n'est pas là pour disparaître  Verticales
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// La mention spéciale 2007
Louise Desbrusses Couronnes, boucliers, armures  P.O.L




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2006
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 // Le lauréat 2006
Pavel Hak Trans Seuil
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// La mention spéciale 2006
Héléna Marienské Rhésus  P.O.L




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2002
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// Le lauréat 2002
Marcel Moreau Corpus Scripti  Denoël 

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// La mention spéciale 2002
Thierry Beinstingel Composants Fayard