Le Prix Wepler Fondation la Poste

Prix Wepler Fondation La Poste



Créé en 1998 par la librairie des Abbesses, le Prix Wepler – Fondation La Poste
émane de la sphère de la librairie indépendante. Il est né de deux constats :
le sentiment d’étouffer dans le jeu parfois trop prévisible des rentrées littéraires
et l’existence de grands auteurs parfois méconnus, peu lus du public.

Il a pour partenaires la Fondation La Poste, mécène audacieux reconnu 
pour sa grande variété d’initiatives culturelles et éditoriales et la brasserie Wepler, 
reine de la Place Clichy et lieu mythique d’ancrage de nombreux écrivains 
contemporains ou du passé, dont Céline, Prévert, Boris Vian, Max Jacob, 
Francis Jammes, Stéphane Mallarmé, Paul Ve r l a i n e , Henry Miller…. 
Tous ont défié les académismes et institutions de leur époque, 
et trouvé refuge à Montmartre… 
En hommage à leur littérature, le Prix Wepler – Fondation La Poste 
souhaite redonner à la butte une aura littéraire à la mesure de sa tradition libertaire. 
Il représente la possibilité, en dehors du jeu impérial des grands prix littéraires, 
d’avoir une vraie politique de mécénat culturel libre et d’initiative privée 
et ce en soutenant des oeuvres difficiles et dont la visée n’est pas uniquement
commerciale. Un des principes fondateurs du prix est de remettre la littérature
au centre du débat en primant des écrivains qui mettent à l’épreuve 
la forme romanesque et défrichent la langue : des écrivains qui sortent du marketing. 
Cette démarche est renforcée par la création d’une mention spéciale 
qui couronne une tentative marquée par un excès ou une singularité.

Le Prix Wepler – Fondation La Poste est basé sur un système de jury tournant : 
l’engagement désintéressé de lecteurs et de professionnels qui n’envisagent pas 
une carrière de sociétaires des lettres garantit une fraîcheur, une liberté 
dans la prospection des livres, une sincérité de jugement, et la surprise du résultat.

Remis chaque année à la brasserie Wepler, où sont conviés de nombreux journalistes, 
professionnels du livre, personnalités politiques… le prix est doté de 10 000 € 
et la mention de 3 000 €. 
L’éditeur du lauréat s’engage à payer un bandeau national et une publicité 
dans les pages littéraires d’un grand quotidien national.
Le Prix Wepler-Fondation La Poste constitue un des rendez-vous incontournables
de la scène des Lettres automnales. Ce prix, véritablement critique, a accédé 
au cercle restreint des dix premiers grands prix, grâce à son audace,
sa réputation d’exigence et son indépendance. 
Sa force est d’offrir au grand public des livres qu’il n’attend pas, 
qui le dépassent et lui ouvrent d’autres mondes.

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Prix Wepler Fondation la Poste 2016




Pour cette 19e édition du Prix Wepler-Fondation La Poste, nous récidivons dans notre action en pérennisant ce qui nous a différencié de bien d’autres prix : le renouvellement intégral du jury, sa mixité de lecteurs et de professionnels, son indépendance, son engagement et son exigence visionnaire qui explore sans limite aucune les territoires de la création romanesque, en prenant  le risque d’une langue neuve. 
Nous tenterons encore cette année de mettre en valeur une diversité incomparable d’auteurs et d’éditeurs dont nous espérons contribuer à l’émergence dans l’histoire contemporaine de la littérature. 
Treize auteurs nominés que nous encouragerons encore par un mécénat financier de 10 000 euros pour le Prix et 3 000 euros pour la mention spéciale grâce à la Fondation La Poste, la brasserie Wepler et la librairie des Abbesses. 
Treize auteurs inclassables mais éblouissants, inaccessibles mais bouleversants… 
D’ores et déjà vous pouvez noter la date de la remise du prix :

LE LUNDI 14 NOVEMBRE 2016 À LA BRASSERIE WEPLER

Et nous sommes fiers de vous présenter notre nouvelle sélection:

Nathacha Appanah, Tropique de la violence, Gallimard
Stéphane Audeguy, Histoire du lion Personne, Seuil
Thierry Beinstingel, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, Fayard
Boris Bergmann, Déserteur, Calmann-Lévy
Benoît Damon, Retour à Ostende, Champ Vallon
Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, Gallimard
Mark Greene, Comment construire une cathédrale, Plein Jour
Marcus Malte, Le Garçon, Zulma
Sylvain Prudhomme, Légende, Gallimard/L’arbalète
Olivier Steiner, La main de Tristan, Éditions des Busclats
Fanny Taillandier, Les états et empires du Lotissement Grand Siècle : archéologie d’une utopie, PUF
Philippe Vasset, La légende, Fayard
Ali Zamir, Anguille sous roche, Le Tripode


Le Lauréat: 

Stéphane Audeguy, Histoire du Lion Personne, Seuil 

La Mention Spéciale

Ali Zamir,  Anguille sous roche, Le Tripode 



Discours de Stéphane Audeguy :


Mesdames et Messieurs,


Je suis ravi de succéder à Pierre Senges au palmarès du Prix Wepler Fondation La Poste. Je ne referai pas l’histoire de ce Prix : je renvoie sur ce point à l’inégalable discours de mon prédécesseur.

Les initiales de Pierre Senges le destinaient à devenir un auteur de post-scriptum : il s’est donc inspiré de Moby Dick pour composer Achab (séquelles), primé l’an dernier. Mes initiales, elles, on fait de moi une société anonyme. C’est pourquoi j’ai imaginé l’Histoire d’un lion nommé Personne. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire des lettres françaises, un prix littéraire se montre d’une implacable cohérence, en couronnant successivement deux romans zoomorphes. Cohérence qui n’étonnera plus personne quand j’aurais rappelé que l’ensemble de ses membres de ce jury est renouvelé chaque année.
La question est donc posée : quel animal sera récompensé l’an prochain ? Personnellement, je penche pour le chat ; ou alors la belette. Ou peut-être, à la rigueur, le petit lapin.
Je laisse à des auteurs ambitieux et plus jeunes que moi le soin trancher cette question épineuse, et même poilue.

Recevoir un prix – un prix que l’on respecte – suscite un sentiment de profonde reconnaissance. Je me suis demandé comment exprimer cette reconnaissance, et comment l’exprimer dans une monnaie qui me coûte, puisqu’il est question d’une reconnaissance de dette. Etant donné mon caractère, une réponse s’impose : je vais vous faire une confidence.

Cette confidence, la voici : je considère que mon activité d’écrivain n’a rien à voir avec quelque prix littéraire que ce soit. Je me méfie des prix littéraires. Et par là, je veux dire, de tous les prix : pas seulement de ceux qui ne me sont pas attribués. Il faut s’en méfier, même le jour où l’on en reçoit un. Pourquoi ?

La vérité est qu’il faut du courage pour écrire. Bien sûr, ce n’est pas une variété de courage particulièrement spectaculaire. Il faut du courage parce qu’écrire suppose de développer une puissance de désertion à l’égard de tout ce qui fait l’ordinaire de la vie sociale. Et les problèmes d’écrivain sont des problèmes dont les gens sérieux ne s’occupent pas. Je suis frappé de la puérilité des questions que je me pose, et qui sont à l’origine de chacun de mes cinq romans. Je me suis jadis demandé, par exemple : au fait, qui a inventé le nom des nuages ? Ou bien: qu’est-ce qui a bien pu arriver au frère de Jean-Jacques Rousseau ? Ou bien : que dirait une ville comme Rome, si elle parlait ? Ou encore : que nous dirait l’Afrique, si elle avait une voix ? Je me suis demandé enfin : que serait une vie de lion, si on pouvait la conter ?

Au départ, j’avais conçu cette Histoire du lion Personne comme un livre pour enfants. Puis je me suis dit qu’il fallait l’élargir à ces anciens enfants qu’on appelle des adultes.

Car je me suis souvenu des mots de La Fontaine :

Le monde est vieux, dit-on. Je le crois. Cependant
Il le faut encor amuser comme un enfant.


Parmi toutes les choses dont l’écrivain doit se défaire, dans ce que j’appelle l’ordinaire de la vie sociale, dans ce que Blaise Pascal, dans son meilleur texte qui n’est pas de lui, appelait les grandeurs d’établissement, il y a les prix littéraires. Et puisque les prix littéraires existent, demandons-nous ce que pourrait être un prix littéraire acceptable :

- par exemple, il existe une version japonaise du Prix des Deux-Magots qui est assez merveilleuse, puisque japonaise. Le jury ne comprend qu’un seul membre. Il vote tout seul, à l’unanimité de lui-même. Ensuite il est démis de ses fonctions : un autre membre unique prend sa place.

- sinon, j’accepterais volontiers de participer à un jury si, et seulement si, il commençait par nominer un seul livre ; puis, au fil des semaines, le jury publierait une seconde liste, un peu plus longue, et, une troisième, encore plus fournie ; ainsi de suite pendant des mois ; enfin ce jury publierait triomphalement la liste de la totalité des livres qui lui paraîtraient mériter d’être lus, dans une rentrée littéraire donnée. Du coup, il n’y aurait pas de discours du gagnant, évidemment, pour des raisons techniques. Ni de chèque, pour des raisons également techniques.

Quelque chose me dit qu’on ne me demandera jamais de participer à un prix littéraire.

Permettez-moi donc, tout de même, de rappeler ici les noms des auteurs et de leurs œuvres qui figuraient cette année dans la sélection du Prix Wepler Fondation La Poste, parce qu’ils méritent l’attention des lecteurs, et que chacun de ces 12 auteurs, nécessairement, aurait pu être à ma place ce soir :

Nathacha Appanah, Tropique de la violence
Thierry Beinstingel, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud
Boris Bergmann, Déserteur
Benoît Damon, Retour à Ostende
Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal
Mark Greene, Comment construire une cathédrale
Marcus Malte, Le Garçon
Sylvain Prudhomme, Légende
Olivier Steiner, La main de Tristan
Fanny Taillandier, Les états et empires du Lotissement Grand Siècle : archéologie d’une utopie
Philippe Vasset, La légende
Ali Zamir, Anguille sous roche



Le roman que vous avez la générosité de distinguer ce soir concerne donc un lion nommé Personne. A la réflexion, je me dis que c’est surtout l’histoire d’une amitié entre un lion, et un chien nommé Hercule. Je lui aurais bien demandé de venir, à Personne, pour s’expliquer ; mais vous savez comment sont les lions. Passé dix-huit heures, on ne peut pas compter sur eux : ils chassent.
Et puis Ludwig Wittgenstein a dit cette chose terrible et définitive sur ces animaux : si les lions pouvaient parler, nous ne pourrions les comprendre.
Je parle donc, exceptionnellement, à la place de Personne. Il faut bien que quelqu’un se dévoue.

Une fois que le livre est écrit et publié, le courage de l’auteur ne sert plus à rien. Quand l’auteur a de la chance, il reçoit heureusement des signes d’encouragement. Il y a des gens qui écrivent des articles ; des gens qui invitent l’auteur à parler, et je profite de cette occasion publique pour les remercier chaleureusement. Il y a également ceux qui vous envoient des signes amicaux. C’est ainsi que l’écrivain Mathieu Riboulet m’a communiqué un magnifique proverbe africain, que je vous livre ici : « Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur. ». C’est ainsi qu’Adrien Bosc, mon éditeur, m’a fait connaître cette remarque de l’historien américain Howard Zinn : « Tant que les lapins n'auront pas d'historiens, l'histoire sera racontée par les chasseurs ». Moi, j’avais fini Personne, j’étais désœuvré. Je me suis donc mis à relire Victor Hugo. Et soudain, dans Les Misérables, j’en suis arrivé à une scène où Jean Valjean croit qu’il va perdre Cosette. Hugo écrit alors cette phrase : « Allez donc ôter au lion le chien qu’il a dans sa cage !».

Me voici donc enfin bien content : je suis une séquelle de Pierre Senges ; sans gravité, j’espère  ; je suis une note marginale dans l’œuvre de Victor Hugo ; je suis aussi, ce soir, le récipiendaire d’un prix littéraire que je respecte. J’en reviens donc, pour finir, à cette histoire de prix. Tout le monde ici sait ce que ce que celui-ci doit à Marie-Rose Guarnieri qui, elle, est quelqu’un. Je n’ai jamais parlé prix littéraires avec Marie-Rose. Je la connais assez peu, d’ailleurs, parce qu’elle est occupée à lire des livres ; et moi, à en écrire. Et pourtant, je suis certain que dans son projet de fonder un nouveau prix littéraire, il entrait une certaine méfiance à l’égard des prix de ce genre ; et puis, comme Marie-Rose est une personne formidablement énergique, elle est parvenue à communiquer cette défiance à la brasserie Wepler ; et comme c’est une personne formidablement séduisante, elle est même parvenue à communiquer à la Fondation La Poste toute entière une saine suspicion à l’égard des prix. Enfin, je ne serais donc pas surpris qu’il y ait, dans le jury du Prix Wepler Fondation La Poste, des personnes qui, elles aussi, tiennent les prix littéraires dans une circonspection légitime, comme Marie-Rose, comme moi, comme vous, comme beaucoup de monde, en fait. Et je me dis alors : s’il fallait recevoir un prix littéraire, ce serait bien de recevoir celui-là, justement celui-là ; de sorte qu’il ne me reste, de nouveau, qu’à vous remercier infiniment, au nom des lecteurs libraires qui me soutiennent, au nom des lecteurs tout court qui me lisent, au nom des éditions du Seuil qui ont eu la générosité d’accueillir ce roman, en mon nom propre qui me constitue en société anonyme, et bien sûr, et surtout : au nom de Personne.

Stéphane Audeguy



Discours d'Ali Zamir


Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi, bien sûr, de remercier chaleureusement tout particulièrement les membres du jury de m’avoir choisi pour cette honorable mention spéciale du Prix Wepler et  d’avoir prononcé des mots fort aimables à mon endroit, il y a un instant.
J’en suis très fier et souhaite exprimer à cet effet ma profonde reconnaissance également aux piliers de ce prix estimable, la Fondation La Poste, la Brasserie Wepler, la librairie des Abbesses, ainsi qu’à tous ceux qui ont œuvré pour la réussite de cette auguste cérémonie.
J’ai employé le mot ‘’estimable’’ pour une raison précise : cette mention est décernée – selon les termes de ses créateurs – à un auteur qui a osé écrire un texte «marqué par un excès ou une singularité», un texte qui échappe à toute visée commerciale et dont les qualités littéraires sortent de l’ordinaire.
Et cette reconnaissance me touche parce que j’ai précisément espéré faire d’Anguille sous roche un texte singulier qui dépeint notre monde : un monde singulièrement tragique et tragiquement singulier. Un monde caractérisé par la peur, le repli sur soi et la soif de liberté. C’est un monde paradoxal, incroyable, mais réel. Tout le monde a peur de l’Autre et pourtant tout le monde a soif de liberté. Voilà où nous en sommes.
Ma conviction est qu’il nous faut une littérature pour montrer que seule l’ouverture d’esprit peut nous sauver,  que seul le dialogue interculturel peut remédier à cette curieuse  tragédie. ‘’ Anguille sous roche’’ est environné par des thèmes comme la quête de la liberté, la passion, la naïveté, la ruse, l’égoïsme, la misère, l’échec. J’ai toujours pensé que ces thèmes peignent d’une manière plus accomplie le monde contemporain.
La littérature et la poésie me servent non seulement de moyen de communication mais aussi de terre d’asile. Elles me déchargent du poids des problèmes que les plus vulnérables subissent quotidiennement : les démunis, les minorités, mais aussi les femmes et surtout les enfants.
Je sais que, comme tout écrivain, je ne peux pas changer le monde, quelle que soit la beauté d’une œuvre littéraire ou son engagement. D’ailleurs, je me suis toujours senti incapable de peindre par les mots ce que je ressens au plus profond de moi. Mais J’ai peur de mourir avec ce poids du monde sur le cœur. Je n’écris donc pas pour apporter des réponses, ce n’est pas le propre de la littérature, mais pour appeler les humains à s’ouvrir l’un à l’autre.
Cette entrée dans ce monde littéraire que m’a offerte la langue française est pour moi une entrée dans le monde réel. Je commence donc à naître. Je ne suis pas encore né, je commence tout juste de naître avec ce premier texte publié. Et j’espère continuer à exister.
Enfin, c’est avec profond bonheur que je saisis cette occasion solennelle pour adresser mes plus sincères remerciements à ma très chère épouse Zahara pour son soutien inestimable, et à Frédéric Martin, mon éditeur qui est devenu pour moi un parent et à son équipe pour leur confiance,  leur soutien sans faille, leur accompagnement dans les moments difficiles, leur disponibilité et leurs encouragements.

Merci.


Discours de Marie Rose Guarniéri


Depuis 19 ans, presque rituellement, nous sommes là devant vous et c'est toujours avec beaucoup d’émotion que je retrouve ce flot d'amis, ces quelques centaines de visages de la grande chaîne du livre. J'en reconnais certains, fidèles, et avec joie, j'en découvre de nouveaux qui sont le signe de nos métiers qui perpétuellement se ravivent....


Merci de votre présence qui exprime combien la littérature est encore notre ciment vital à tous, pour respirer....


Plonger chaque année dans une nouvelle rentrée littéraire me donne l'impression d'une nuée d'oiseaux livrés à la Providence.


Ici, nous tentons d'en recueillir quelques-uns et de les choyer dans leurs particularités et leurs complexités....C'est le cœur de leur texte que nous tentons de conquérir et d'élucider .....


Je remercie donc profondément ce nouveau jury tournant 2016 pour son ardeur, ses convictions, son exigence, sa minutie visionnaire à composer une sélection ou chaque auteur ouvre un horizon littéraire insoupçonné…

Merci de votre engagement désintéressé, de votre temps, de votre amour de la littérature....

Puisque nous sommes dans les remerciements, je suis très consciente de la fidélité que nous offre depuis 19 ans la Fondation La poste. Son mécénat indéfectible  a favorisé l'émergence d'une multitude d'actions littéraires plus audacieuses et originales les unes que les autres....

Nous remercions Dominique Blanchecotte, Patricia Huby et Maryline Girodias.

Merci d'avoir permis d'exprimer notre fougue et celle des écrivains...

Quant à Michel Bessiere et à toute son équipe, je ne le remercierai jamais assez d'avoir donné l'hospitalité à ce prix.

Sachez- le, les cafés ont toujours été le refuge des poètes, des pauvres, des amants, des oisifs et des voyageurs....Et je suis fière de notre ancrage dans cette brasserie historique de Paris car ces  cafés  ont toujours été le domicile de ceux qui n'avaient pas de salon... C'est un effort et un engagement très coûteux que Michel Bessiere offre à la littérature.

Merci à lui d'avoir hébergé la croissance de ce Prix et gageons que son  lieu en conservera la mémoire !

Je voudrais dire  aussi que ce Prix existe grâce à une équipe que je représente mais je vous rassure,  ils sont tout aussi fondus que moi : Olivia Goudard, Elizabeth Joël, Damien Laval, Pauline Pierre et Florence Robert. Merci d'être à mes côtés, comme dans les mariages bourgeois, pour le meilleur et pour le pire !

Ce soir, je voudrais saluer avant tout l'ensemble des écrivains de notre sélection. Vous nous avez réjouis, surpris, encouragés tout simplement à vivre. Nous sommes admiratifs de l'ingénieurie de vos livres. Pour nous, vous avez tous le Prix Wepler Fondation la Poste, même si l'exercice d'un jury,  hélas, est d'en  couronner deux....

Ce choix ne vous efface pas, bien au contraire,  nous continuerons de vous défendre  partout où nous irons…

Allumons pour vous ce soir deux prodigieuses lucioles dans ce ciel littéraire particulièrement étoilé ! Gageons qu’elles illuminent durablement nos vies de lecteurs…

Je donne maintenant la parole à nos deux merveilleux lauréats.

 















 

Prix Wepler Fondation la Poste 2015



 

 

 

 

Pour cette 18e édition du Prix Wepler-Fondation La Poste, nous récidivons dans notre action en pérennisant ce qui nous a différencié de bien d’autres prix : le renouvellement intégral du jury, sa mixité de lecteurs et de professionnels, son indépendance, son engagement et son exigence visionnaire qui explore sans limite aucune les territoires de la création romanesque, en prenant  le risque d’une langue neuve. 
 Nous tenterons encore cette année de mettre en valeur une diversité incomparable d’auteurs et d’éditeurs dont nous espérons contribuer à l’émergence dans l’histoire contemporaine de la littérature. 
 Douze auteurs nominés que nous encouragerons encore par un mécénat financier de 10 000 euros pour le Prix et 3 000 euros pour la mention spéciale grâce à la Fondation La Poste, la brasserie Wepler et la librairie des Abbesses. 

Douze auteurs inclassables mais éblouissants, inaccessibles mais bouleversants… 

 
La sélection :



Pierre Cendors, Archives du vent, Le Tripode
Lise Charles, Comme Ulysse, P.O.L
Antoine Choplin, Une forêt d'arbres creux, La Fosse aux ours
Sophie Divry, Quand le diable sortit de la salle de bain, Noir sur lanc/Notabilia
Mary Dorsan, Le présent infini s'arrête, P.O.L

Michaël Ferrier, Mémoires d'outre-mer, Gallimard

Pascal Herlem, La sœur, L'arbalète/Gallimard

Jean-François Kervéan, Animarex, Robert Laffont

Douna Loup, L'oragé, Mercure de France

Mathieu Riboulet, Entre les deux il n’y a rien, Verdier

Pierre Senges, Achab (séquelles), Verticales

Benoît Vincent, Farigoule Bastard, Le Nouvel Attila



Le lauréat

Pierre Senges, Achab (séquelles) éditions Verticales

La mention spéciale

Lise Charles, Comme Ulysse éditions P.O.L

Discours de Pierre Senges

 
Après des années passées à sautiller sur une fausse jambe, le capitaine Achab est particulièrement heureux de voir ce prix attribué à un livre racontant ses mésaventures : non seulement le prix suscite des réactions d’amitié qui finiront par entamer sa misanthropie, aussi fausse que sa jambe, mais il semble justifier des années de travail, de même que le plaisir d’un invité justifie des heures passées en cuisine. Je suis bien conscient, surtout, que décerner un prix à un livre désigné parmi des centaines d’autres oblige le livre et son auteur à certaines responsabilités. Un prix digne de ce nom n’est jamais un dû ; on le sait quand on ne l’obtient pas, on doit le savoir quand on l’obtient ; idéalement, il faut commencer à le mériter à partir du moment où on l’a reçu.



J’ai pu constater aujourd’hui encore à quel point le prix Wepler est prestigieux – je me suis demandé si ce qui fonde son prestige, ou le prestige en général, est d’avoir un passé prestigieux – ce qui soulève la question de savoir s’il faut avoir été prestigieux pour continuer de l’être. À première vue, continuer d’être ce que l’on a été est une sorte de tautologie étalée dans le temps ; cependant, d’après René Descartes, le temps est ce qui permet à une chose de se distinguer d’elle-même, d’où l’on déduit que tout cela est plus compliqué qu’on ne pense. Pour essayer de démêler ces questions troublantes, je me suis penché sur les origines et les antécédents du prix Wepler. À l’issue d’une première recherche, j’ai pu établir la chronologie suivante :



1914 : Le prix Aepler, du nom de Friedrich Aepler, ingénieur et mécène, est attribué à Paul Valéry pour Le Retour de Monsieur Teste – la remise du prix, prévue en novembre, est annulée pour cause de mobilisation générale.

1915 : Le prix Bepler est décerné à Paul Claudel – mais comme il se trouve quelque part en Chine, Claudel ne peut pas se déplacer pour le recevoir.

En 1916 et en 1917, les prix Cepler et Depler passent inaperçus.

n novembre 1918, le prix Fepler est décerné Apollinaire, en même temps que son avis de décès.

Il faut attendre les années 1930 pour que soient attribués les prix Gepler (1931) et Hepler (1932), l’un et l’autre à Colette, peut-être par manque d’imagination.

En 1937, des facétieux, peut-être anciens dadaïstes, attribuent le prix Jepler à l’Annuaire téléphonique de l’année 1937, au prétexte qu’il contient davantage de personnages que toute la Comédie Humaine, et moins de descriptions (ce qui est un peu facile et pas tout à fait exact).

En 1938, le prix Kepler est accordé, en toute logique, à un astrophysicien pour des travaux portant sur la prise en compte de la fatigue dans le calcul de la courbure de l’espace-temps.

En 1939 le prix Lepler n’est pas attribué.

En 1940, le prix Mepler n’est pas attribué.

En 1945, le prix Népler est attribué par erreur à Martin Heidegger pour sa correspondance.

En 1952, le livre Au bon beurre de Jean Dutourd remporte le prix Pépler – ce qui permet au Canard Enchaîné de le surnommer le prix Pépère.

En 1966, le prix Quépler est attribué par glissement phonétique à un autre astrophysicien, incitant la Société des Gens de Lettres à sortir cette fois de sa réserve et faire paraître une lettre de protestation (sur le thème : les prix littéraires doivent être réservés aux œuvres de littérature).

En 1968, le prix Répler est attribué à Herbert Marcuse “pour l’ensemble de son œuvre – sauf Hegels Ontologie und die Theorie der Geschichtlichkeit”.

En 1976, le prix Sépler est attribué à Françoise Sagan qui le refuse ; du coup, on le donne à Marguerite Duras, qui ne l’avait pas demandé.

En 1984, deux jurys concurrents attribuent chacun un prix Tépler : le premier à Pierre Guyotat pour son livre intitulé Le Livre ; le deuxième à nouveau à François Sagan qui, cette fois, ne peut pas refuser, pour des raisons de politesse.

En 1990, le prix Uepler est attribué par les membres de l’Oulipo à un auteur dont le nom contient toutes les lettres du mot Uepler et aucune autre – à savoir un certain Erpule Lepueur, pour un recueil de poèmes.

En 1997, le prix Vepler n’est pas attribué en raison d’une polémique obscure avec les membres des jurys Goncourt, Médicis, Femina, Renaudot, Interallié, Deux Magots, Flore, Novembre, Décembre, etc.

Enfin, en 1998, est créé le Prix Wepler, attribué successivement à Florence Delaporte, Antoine Volodine, Laurent Mauvigner, Yves Pagès, Marcel Moreau, Éric Chevillard, François Bon, Richard Morgiève, Pavel Hak, Oliva Rosenthal, Emanuelle Pagano, Lyonel Trouillot, Linda Lê, Eric Laurrent, Leslie Kaplan, Marcel Cohen et Jean-Hubert Gailliot.

Conscient de cette lignée prestigieuse et de cette histoire chaotique faite d’enthousiasmes et d’interrogations, tel Blaise Pascal face à l’infini des… à l’espace effrayant et…

Enfin bref.

C’est avec un sentiment de reconnaissance et un signe de sympathie à l’adresse de celui que j’aurais été si je n’avais pas reçu le prix, que je l’accepte (le prix) – et le chèque qui l’accompagne.


Pierre Senges


Entretien de Pierre Senges avec Louise de Crisnay

 Achab (séquelles) se présente comme une suite au Moby Dick de Melville et revisite au passage des pans entiers de la littérature, du cinéma ou de la comédie musicale. À vous lire, cest comme si le fait quun écrivain marche toujours plus ou moins dans les pas des autres perdait enfin de sa gravité…



Le physicien et mathématicien Paul Dirac disait que les équations sont plus intelligentes que nous. Une fois découvertes, elles fonctionnent de manière autonome. Cest un peu la même chose avec la littérature : elle est plus douée que nous. Heureusement, une grande partie de l’écriture est faite de hasards et elle nous est aussi donnée par les autres. Beaucoup d’écrivains ont lhonnêteté de rendre hommage aux anciens. Mais ils évoquent plus difficilement ce que leur propre style leur doit. Personnellement, ça ne me gêne pas car on sait très bien que, quand on lit et quon écrit beaucoup, au bout dun moment et pas toujours consciemment, un mot, une figure de style, une bascule nous vient, non pas de lintérieur, mais parce quen quelque sorte, on la acquis.



Depuis quand est-ce quAchab boîte à vos côtés ?

Longtemps ! Les premiers brouillons datent de 2008. Jai commencé par vouloir raconter le dernier combat du capitaine, mais du point de vue de la baleine, en essayant de renverser la situation pour imaginer le combat lui-même sous un autre angle, mais aussi toute lobsession du capitaine, en me demandant si Moby Dick se sentait aussi concernée par cette histoire de rancune, ou si elle sen moquait complètement, si Achab était pour elle un bruit lointain ou bien un véritable enjeu. Au fur et à mesure, cette première piste en a amené dautres : prolonger son existence, le faire revenir sur la terre ferme, le plonger dans loubli de la vie aquatique, etc. Petit à petit, cette suite est devenue une histoire de suites puisquen fin de compte, Achab se met à son tour à réinventer sans cesse sa propre histoire. Mais tous ces différents fils me sont apparus très lentement, ça a mis des années



Ces derniers temps, beaucoup dauteurs semparent de personnages mythiques et la réécriture est presque devenue un effet de mode. Pourtant, vous êtes bien un des rares à y insuffler une telle inventivité. Comment faites-vous pour éviter tous les écueils du genre ?

Raconter la vie du capitaine Achab, en soi, me paraît vain. Tout lintérêt avec ce genre didée, cest justement de pouvoir prendre le plus de distance possible, multiplier les variations, introduire dautres personnages, énormément dautres choses et d’étirer ainsi le fil jusqu’à la limite de la rupture.



Jai lu quelque part que vous auriez préféré que Stendhal se casse une jambe le jour où lui est venue sa fameuse idée du miroir. Écrire à partir dhypothèses saugrenues, cest votre manière d’échapper à un certain réalisme ? 

On me dit souvent que mes livres ne sont pas des histoires mais, à mes yeux, ce nest que de la narration tout le temps. Par contre autant jadore les récits bien construits, autant raconter une histoire comme Agatha Christie qui sennuyait en écrivant ses livres, ça mest très douloureux. Doù lidée de le faire, mais en rusant, en prenant sans cesse la tangente. Cest une manière un peu cubiste de voir les choses: jamais le même angle !  



Une autre réjouissance de votre style, cest quil pousse très loin lart du commentaire

Je ne pourrais pas écrire autrement, je mennuieraisManganelli disait quun roman-fleuve, cest une idée et quatre mètres cube dair. Une fois quon les a enlevés, il reste lidée, donc il en faut toujours dautres pour avancerou alors on est dans le baroquisme extrême. En tout cas, jai toujours limpression que la demi-mesure est très compliquée à tenir: soit on est dans la nouvelle à la Borges, où il ny a pas un mot de trop, soit on prend un objet, comme chez Gadda ou Joyce, et cest lemphase absolue.



On vous présente souvent comme un grand encyclopédiste. Vous avez toujours été en bons termes avec le savoir et l’érudition ?

Jaime beaucoup lencycloplédisme, dautant plus que je my perds et quil y a dimmenses zones dombre, des blancs, des ignorances. Je veux les assumer et jouer avec ce plaisir-là qui est le plaisir de la curiosité plus que celui de l’érudition. Cest une façon dapprendre des choses, les partager, men servir pour construire une histoire, nourrir un personnage, mais aussi de créer une tension vers quelque chose que moi-même je connais assez mal, mais que jentrevois et qui mintéresse énormément. Et puis si j’étais blindé de savoirs, je n’écrirais sans doute plus. Nous sommes des êtres humains qui travaillons aussi à partir de notre mémoire, dapproximations, dauteurs qui se corrigent mutuellement, didées admises jusquen 1999 et réfutées en 2000. Jai trouvé formidable dapprendre que Gustave Flaubert navait jamais dit «Madame Bovary, cest moi». Ça ne figure absolument nulle part ! Pourtant, on le trouve encore dans des études littéraires. Cest important daccepter, car cest ça qui est vraiment intéressant, de vivre dans un monde où, même sil y a bien entendu des noyaux absolument durs, le vrai et le faux bougent tout le temps. On vit ce renversement en permanence. Comme notre époque maffecte aussi beaucoup, jai souvent tendance à me réfugier dans le passé. Inventer une scène où Melville et Da Ponte discutent à une table de bistrot, même sils étaient tous les deux malheureux à leur façon, ça me fait énormément de bien !


Une grande partie du livre se déroule à Broadway puis Hollywood où Achab tente de vendre son histoire de baleine au plus offrant. Est-ce quy voir une critique des industries culturelles ne serait pas assez réducteur ?  

Les livres de dénonciation, cest insupportable et ça ne tient pas puisque ça na aucun intérêt dramaturgique. Dans Hollywood, il y a bien entendu des choses terriblement philistines, bêtes ou mercantiles, mais aussi des choses extrêmement touchantes. Surtout cette foi dans le récit. Cest quand même extraordinaire ce département où des gens étaient payés à lire des journaux toute la journée pour essayer den tirer des histoires. Cette espèce de conscience quun nouveau récit est nécessaire me touche énormément



Quand on évoque votre oeuvre, on insiste beaucoup sur laspect formel si bien que le reste passe souvent plus inaperçu. Alors que ce livre en loccurrence, cest quand même surtout un précieux bréviaire de vie, truffé de leçons sur lexistence… 
L’écriture, cest une grosse machine qui mamène, plus ou moins à mon corps défendant, à exprimer des choses que je naurais pas dites si tout cet arsenal dramaturgique n’était pas là. Cest parfois de lordre du très intime ou du très sentimental. On me dit souvent que je suis plutôt un cérébral alors quil y a dans ce livre des choses du fond du coeur. Par pudeur, elles sont glissées en passant. Dailleurs, je nen suis pas forcément conscient, cest le livre qui me les apprend. Par exemple, je men suis rendu compte tardivement, mais cest fou le nombre de personnages qui fuient. Cette idée du départ, de l’échappée, de la pseudonymie, de la transcendation de soi, des avatars, de la réinvention, ce sont des motifs qui reviennent tout le temps… 

Et lhumour dans tout ça ?
Jai vraiment du mal à faire la différence entre l’écriture proprement dite et l’écriture humoristique. Si la littérature na pas cette vertu de permettre de se détacher, porter des masques, des costumes, se fuir, retourner un objet pour voir ce quil y a derrière, si cest frontal et transparent comme une loupe, ça ne sert à rien, cest complètement mort. La langue elle-même est déjà tellement épaisse et tordue que la recherche dune langue qui ne serait que transparence ne peut-être quun mensonge. Ceux qui y prétendent se mentent à eux-mêmes ou bien cest une ambition complètement folle

Discours de Lise Charles

Je suis impressionnée de parler devant vous, heureuse et émue de recevoir cette mention. Je remercie la Fondation la Poste, la brasserie Wepler, et tous les membres du jury – particulièrement Marie-Rose Guarnieri, dont l’enthousiasme me fait chaud au cœur. Je leur suis très reconnaissante. C’est un encouragement extrêmement précieux pour moi et j’y suis d’autant plus sensible que la manière dont ce prix et sa mention se définissent me touche particulièrement, au point que je ne suis pas sûre d’en être vraiment digne.

Je remercie aussi Paul Otchakovsky-Laurens, dont tout le monde sait qu’il est un éditeur et une personne exceptionnels, et Jean-Paul Hirsch, dont le soutien et l’engagement comptent beaucoup pour moi, qui me donne souvent des conseils avisés, et notamment, si j’ai bien compris, celui d’être un peu moins sérieuse. Il m’est arrivé de me demander pourquoi il me donnait ce conseil, alors que j’ai écrit un livre qui est tout sauf sérieux, où la narratrice est une fille immature qui passe son temps à faire des blagues et refuse de s’attarder sur les choses, qui ne traite pas de politique, qui n’évoque pas les sujets graves dont parlent les grandes personnes, où l’on n’arrive pas à compter les années tant la chronologie est brouillée, où la géographie est mouvante au point que la côte Est des États-Unis en vient à se confondre avec le Finistère. Et pourtant, au fond, je pense qu’il est vrai que je suis sérieuse, je pense qu’il y a de la gravité dans ce livre, que je suis toujours sérieuse quand je parle de littérature, parce que, même si c’est un cliché de le dire, la seule chose sérieuse pour moi, c’est justement la littérature.

Lise Charles
Entretien de Lise Charles avec Marguerite Baux
L'enfance de l'art
«Comme Ulysse » doit donner du fil à retordre aux libraires... Pas facile à présenter, et encore plus à résumer !
 C'est vrai qu'il n'y a pas de mot clé... le premier titre, c'était « Modèles américains ». Il y a trois univers dans le livre : l'univers français, qui est celui du souvenir, l'américain où se passe l'intrigue, et puis l'univers du rêve. Dans les trois, reviennent les mêmes personnages (la mère, l'enfant, la relation frère-soeur etc), à chaque fois de manière un peu plus structurée. Pour moi, c'est une réflexion sur la création, qui oblige à simplifier, à figer le réel. C'est l'apprentissage du métier d'écrivain.

Avez-vous fait vous même les dessins ? 
 Oui, au début je n'osais pas. Finalement je suis contente de les avoir mis. Cela rappelle les livres pour enfants et puis traditionnellement, il y avait des gravures dans les livres, j'aime beaucoup ça. Cela correspond aussi à la psychologie de Lou : quand elle ne sait plus parler français, elle parle anglais, et quand elle ne sait plus parler ni l'un ni l'autre, elle dessine.

Pour Lou, vous avez inventé un style singulier....
 Je ne cherchais pas imiter un langage oral, je voulais créer un langage à elle, avec un travail rythmique. Mon idée, c'était un personnage qui a oublié sa langue et dont la langue évolue à mesure qu'elle écrit. Un des derniers dessins, c'est la tour de Babel. Pour moi, oublier sa langue, c'est quelque chose de terrifiant ! 

La question de la crédibilité de Lou se pose presque à chaque page.
 C'est fondamental de ne pas savoir si on peut se fier à elle, je trouva ça passionnant comme question. Quand je l'ai relu pour la 20e fois, elle m'insupportait, mais j'espère que pour une première lecture, ça passe ! Il y a partout des indices de ses mensonges, en même temps, l'histoire se tient je crois.

En 4e de couverture, vous ne vous présentez pas comme l'auteur, mais comme la destinataire du livre.
 C'est un topos éculé, comme dans les romans du 18e siècle, je ne cherche pas du tout à faire quelque chose d'original, au contraire! Mais c'est un peu comique vu que elle, c'est moi. 
C'est un roman très drôle, malgré sa fin terrible avec cette petite fille qui meurt.
 C'est la fin de l'enfance. C'est un peu Lou qui meurt. Ca aussi, c'est lié à « Ada », j'avais été très touchée de la mort de sa petite soeur. C'est aussi comme dans « On ne badine pas avec l'amour », dans ces oeuvres dominées par un personnage narcissique, égoïste... à côté d'un personnage secondaire, qui est sacrifié. C'est un schéma d'intrigue classique même si je n'y pensais pas en le faisant... 

Est-ce un livre pour adolescents ou bien pour ceux qui ont la nostalgie de l'adolescence ?
 Je pense que c'est difficile à lire pour un adolescent, mais j'adorerais ! Le soir du Wepler, j'ai rencontré des lycéens qui avaient l'air intéressés. Il y en a une qui m'a dit « Madame, j'ai bien aimé, mais j'ai rien compris! » Je ne suis pas sûr que le thème de la nostalgie les touche. Cela dit, quand j'ai lu « Peter Pan » enfant, cela me faisait déjà pleurer de penser à mon enfance qui allait partir, alors même que j'étais encore un enfant.


Discours de Marie-Rose Guarnieri

Bonsoir à tous et à toutes !

C’est avec la conviction et la fièvre du premier jour, que nous vous recevons avec Michel Bessières et la Fondation de la Poste pour offrir encore ce Prix littéraire âgé de dix-huit ans.

Ce soir, c’est accompagnés par les cinquante écrivains déjà primés que nous accueillons nos deux nouveaux lauréats.

Tous, ils nous somment d’être présents et de continuer inlassablement notre dépistage d’auteurs majeurs.

Ces écrivains, nous les soutenons avec une seule exigence : que leur travail sans limites de fugitifs ne disparaisse pas du marché du livre et soit couronné par d’autres paradigmes et d’autres personnes….

J’en profite donc pour remercier du fond du coeur mon jury si généreux et hétérogène, je voudrais que vous les applaudissiez ces grands lecteurs désintéressés, pour leur pugnacité rigoureuse. Grâce à eux, nous avons pu concocter cette liste aux 12 titres envoûtants…

Je prends encore quelques secondes de votre attention pour remercier le noyau dur de mon équipe, toujours embarquée à mes côtés et infatigable….Florence Robert, mon éditrice, Damien Laval, mon attaché de presse, mes deux libraires, Olivia Goudard et Pauline Pierre.

Je salue également l’endurance visionnaire de mes deux partenaires, ces deux exceptionnels porte-avions que sont  La Fondation la Poste avec Dominique Blanchecotte, Marylin Girodias, Patricia Huby mais aussi notre formidable Michel Bessières, roi de la brasserie Wepler et son équipe de chevaliers serveurs.

Depuis le début, Ils n’ont jamais économisé leurs gestes afin que ce Prix essaime, mature, et récolte chaque automne une moisson d’écrivains audacieux, inattendus, novateurs. UNGRAND MERCI, je vous en suis très reconnaissante !!!

Ce soir, nous fêtons douze écrivains dont l’avenir nous préoccupe dès aujourd’hui.

Nous n’en distinguerons bien sûr, que deux, exercice oblige et c’est un crève-coeur, mais je voudrais honorer encore ces douze-là et la virtuosité de leur prose qui a enchanté notre rentrée. Qu’ils le sachent, eux et eux seuls, nous donnent le désir de poursuivre cette folle aventure du Wepler…

Consacrons tous ensemble les deux lauréats du prix Wepler Fondation la poste 2015 et gageons que que nous aurons contribué à leur émergence et à leur inscription dans l’histoire littéraire.

Levons nos verres pour fêter leur victoire !!!!
  

Marie Rose Guarnieri



 









 

 











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Prix Wepler Fondation La Poste 2014


 




La sélection 2014 :

  • Thierry Beinstingel, Faux nègres, Fayard
  • Marie-Claire Blais, Aux jardins des acacias, Seuil
  • Sophie Divry, La condition pavillonnaire, Noir sur Blanc/Notabilia
  • Élisabeth Filhol, Bois II, P.O.L
  • Jean-Hubert Gailliot, Le Soleil, éditions de l’Olivier
  • Hedwige Jeanmart, Blanès, Gallimard
  • Luba Jurgenson, Au lieu du péril, Verdier
  • Mathias Menegoz, Karpathia, P.O.L
  • Fiston Mwanza Mujila, Tram 83, Métailié
  • Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’Arbalète/Gallimard
  • Éric Vuillard, Tristesse de la terre, une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud
  • Cécile Wajsbrot, Totale éclipse, Christian Bourgois 

Le Lauréat

Jean Hubert Gailliot : Le Soleil, éditions de L'Olivier

La mention spéciale

Sophie Divry : La Condition Pavillonaire, éditions Notabilia Noir sur blanc

 Discours de Jean Hubert Gailliot


Le désir de littérature ne peut pas disparaître. Ce qui disparaît, c'est

le temps, long, très long, qui est parfois nécessaire à son élaboration

et à sa réception.

Le temps est l'oxygène de la création. Il ne peut être donné aux

écrivains en quantité suffisante que par les bons éditeurs et les bons

libraires.

Il y a dix-sept ans, en 1997, j'avais envoyé le manuscrit de mon premier

roman, "La Vie magnétique", comme on envoie une bouteille à la mer. Un

jour d'avril, Olivier Cohen m'avait appelé, à Auch, dans les Pyrénées,

où je vis. Il aimait le livre et voulait le publier à la rentrée de

septembre. "Pouvez-vous venir à Paris pour signer le contrat? - Oui,

bien sûr. Quand? - Demain." Cette conversation a changé ma vie.

Ni ce roman, ni les quatre qui ont suivi, n'ont été de grands succès. Et

pourtant, les Editions de l'Olivier ont toujours désiré que j'écrive un

autre livre, et encore un autre. Depuis le début de l'écriture du

"Soleil", il y a huit ans, tous les ans Olivier Cohen et Laurence Renouf

m'appelaient pour savoir où j'en étais, si j'aurais bientôt fini, et

chaque année je réclamais un an de plus. Ils m'ont offert ce temps dont

le roman et moi avions besoin. Et même davantage, comme vous allez le

voir.

Le manuscrit du "Soleil" comportait, en son centre, une tranche de 80

pages écrites sur du papier rose. J'ai été stupéfait que mes éditeurs

aient le désir de conserver ces pages roses dans le livre imprimé,

malgré la complication technique, malgré le coût, malgré le risque de

rendre le roman légèrement monstrueux.



On sait qu'il n'y a rien de mieux qu'un beau prix littéraire pour

permettre à un livre de voyager longtemps, et aider les libraires à lui

apporter des lecteurs.

Je ne m'attendais pas à recevoir le prix Wepler - Fondation La Poste. La

liste me semblait, cette année comme les années précédentes, bien trop

impressionnante. Mais j'étais heureux de figurer dans la sélection,

comme cela avait déjà été le cas il y a huit ans, pour "Bambi

Frankenstein", et il y a dix ans, pour "L'Hacienda".

Bien que ce ne soit pas l'usage, je voudrais remercier non seulement le

jury du Wepler 2014 d'avoir bien voulu honorer aujourd'hui "Le Soleil",

mais aussi le jury du Wepler 2004, et celui du Wepler 2006, de ne pas

l'avoir fait à l'époque.

C'est la première fois que j'aime un de mes livres sans réserve. Il faut

que je sois plus précis: c'est la première fois que j'ai été dominé et

submergé par ce que j'étais en train d'écrire. Je ne sais plus du tout

comment cela a été possible et je serais incapable de le refaire. mais

l'expérience, pour moi, a été inoubliable.



Je voudrais ajouter un dernier mot. 2014 est un millésime étonnant.

J'admire Patrick Modiano, j'admire Lydie Salvayre, j'admire Antoine

Volodine, qui viennent tous trois de recevoir de très grands prix. C'est

une chance et un honneur que de pouvoir figurer à leurs côtés cette

année, dans un petit coin du tableau.


Jean Hubert Gailliot

Discours  de Sophie Divry

 Chaque écrivain a des démons qui lui rendent visite tous les jours ou irrégulièrement. Jacques Roubaud énumère les siens dans La Dissolution. Le poète a le démon de la digression et de la parenthèse, le démon de la procrastination, le démon du renoncement, le démon des plans.
Nous avons aussi le démon de l’originalité absolue, qui trompe souvent les artistes, le démon du doute, le démon de la culpabilité d’écrire, le démon de la cohérence ; ce ne sont pas tous des démons malfaisants.
Il existe tout de même le démon du narcissisme, le démon de la mode facile, le démon du délayage, mais nous ne croisons pas ceux-ci au Wepler.
Personnellement je connais bien le démon de la description, souvent allié au démon de l’avant-garde ; ainsi que le démon de la politique parce qu’il n’aura pas échappé au jury la dimension politique de mon roman La Condition Pavillonnaire. Comme tout lettré, j’ai le démon de la référence ou démon de l’érudition parce qu’on écrit avec les influences, tout en essayant de ne pas faire de littérature uniquement savante mais bien en prise avec ce monde : « la tradition c’est la passation du feu, non la vénération des cendres » disait le compositeur Gustav Malher.
Chaque texte que nous parvenons à achever est à un combat contre ses démons, en tentant de les maîtriser. Un combat avec ses démons, en nous servant de leurs pouvoirs. Avec ou contre, mais jamais sans eux.
Parmi ses démons, l’un d’eux, qui a un pouvoir obscur de motivation et une puissance terrible de découragement, est le démon de la reconnaissance.
Comme les autres démons, il faut le connaître, lui donner parfois à manger, il faut souvent le garder à l’œil et même l’éloigner. Comme tous les autres démons, il faut qu’il se tienne tranquille et n’entrave pas notre besoin de création, car tout artiste ne doit s’occuper de rien d’autre que de suivre ses désirs pluriels de littérature.
En recevant cette Mention spéciale du très beau prix Wepler et de son jury 2014, je suis une auteur heureuse : mon démon va se tenir tranquille pendant un moment. Je suis heureuse pour mon texte, qui m’a amené là où je ne pensais pas aller, mais aussi la jeune collection Notabilia. Je suis heureuse d’être avec vous ce soir qui faites tant pour la littérature de qualité, avec vous pour partager à présent le démon du champagne et des petits-fours.

Sophie Divry

Discours de Marie-Rose Guarnieri  


Chers amis, bonsoir !
A tous, bienvenue, et merci d’avoir encore l’enthousiasme, la curiosité et l’appétit de venir fêter les auteurs de notre sélection et nos deux lauréats. Nous sommes vraiment contents de vous retrouver. Certains, je les reconnais, sont les témoins de cette aventure depuis le début. Mais bienvenue aussi aux nouvelles têtes qui perpétuent le métier.
Le prix approche de sa majorité, car il a dix-sept ans.
Cet adolescent impétueux est soutenu par trois parents que je salue pour leur tempérament généreux, persévérant et sincère : la fondation la poste représentée ce soir par Mme Dominique Blanchecotte et son équipe. Elle veille à ce que nos lauréats poursuivent leur œuvre, soutenus par une dotation de 10 000 et 3000 euros, nette d’impôts ! Espérons qu’elle leur donnera un supplément de souffle afin de toujours écrire…
La brasserie Wepler, ensuite, son berceau, où chaque année se gravent et se pérennisent les noms des auteurs couronnés. 
Son chef d’orchestre, Michel Bessière, je le salue, a su créer une alchimie entre son lieu et une vie littéraire buissonnière…
Et ma librairie des Abbesses, enfin, accompagnée dans son arrière-boutique bouillonnante de cinq très proches complices : Elizabeth Joël, Damien Laval, Olivia Goudard, Rémi Bénard et Florence Robert. Je les remercie infiniment pour leur intelligente affection, elle me réconforte si souvent.
Afin de préserver la fraîcheur de ces rentrées automnales, ma librairie se pourvoit chaque année d’un nouveau jury de lecteurs.
Je voudrais rendre hommage à l’exigence et à l’ardent travail de celui de 2014, qui, dans le ciel de septembre, a su détecter avec rigueur quelques astres littéraires plus rares ou plus lointains. Merci d’avoir agi et travaillé avec tant de sagacité…
Notre liste 2014 est à la fois lacunaire et foisonnante. Sachez que nous n’avons eu qu’un seul souci : ne pas uniformiser les auteurs sous la bannière d’un prix, mais les remettre au centre, car chacun d’eux est incomparable.
Ce soir, nous rendons un hommage particulier à deux écrivains, tout en prenant l’engagement devant vous de ne pas oublier les autres et de les défendre ailleurs et d’une autre manière.
Enivrons-nous, car ce prix n’est pas une consolation, il n’y en pas, continuons, c’est tout.
Aujourd’hui, nous sommes à l’ère du tu vends ou tu meurs.
Voilà pourquoi, je vous demande à tous, en sortant demain, de parler de ces écrivains et de les faire rayonner.
Que la fête commence !!!

Marie Rose Guarnieri

 





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 Prix Wepler Fondation La Poste 2013

 

La sélection :
  • Sylvie Aymard, C'est une occupation sans fin que d'être vivant, Grasset
  • Nicolas Bouyssi, Les rayons du soleil, P.O.L
  • Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Gallimard, "L'un et L'autre"
  • Brigitte Giraud, Avoir un corps, Stock
  • Emmanuelle Heidscieck, Al'aide ou le rapport W, Inculte
  • Thierry Laget, Provinces/Atlas des amours fugaces, Arbre Vengeur
  • Loic Merle, L'esprit de l'ivresse, Actes Sud
  • Céline Minard, Faillir être flinguée, Rivages
  • Philippe Rahmy, Béton armé, La Table Ronde
  • Tiphaine Samoyaukt, Bête de cirque, Seuil
  • Marina de Van, Stéréoscopie, Allia
  • Philippe Vasset, La conjuration, Fayard

Le Lauréat

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Gallimard, collection "L'un et L'autre"

La mention spéciale

Philippe Rahmy, Béton armé, La Table Ronde

 

Discours de Marcel Cohen

 Je voudrais remercier le jury, et les partenaires du Prix Wepler, en racontant une anecdote qui risque de paraître très étrange : ce soir, c’est la seconde fois de ma vie que j’entre au Wepler.
           
            Avec le nom de Wepler, nous sommes, en effet, au cœur même du livre que vous avez la gentillesse de couronner. J’ai passé toute ma petite enfance à moins de deux cents mètres d’ici, au 23 boulevard des Batignolles. Je suis très ému, je vous l’avoue, d’avoir mis autant de temps pour parcourir une aussi petite distance. Pendant la guerre, nous passions place Clichy plusieurs fois par jour, ma mère et moi. Mais jamais, jamais, devant le Wepler. Toujours de l’autre côté de la place. Le Wepler avait été réquisitionné par la Wehrmacht pour servir de foyer à la troupe. Or, soit ma mère portait l’étoile jaune, et elle ne tenait pas se faire remarquer devant une terrasse pleine de soldats allemands, soit, à ses risques et périls, elle ne portait pas l’étoile, et elle ne voulait pas déclencher les sifflements de dizaines de militaires désoeuvrés. 
           
            Il y a plus étrange : il m’a fallu écrire le livre que vous couronnez pour découvrir, à ma propre stupeur, que, Place Clichy, sans en avoir le moins du monde conscience, je continue, aujourd’hui encore, à emprunter le trottoir d’en face. Je vous prie de m’en excuser. La première fois que je suis entré au Wepler, c’est donc il y a quatre ou cinq ans à peine. Un écrivain américain de passage à Paris m’avait donné rendez-vous ici. Mais au téléphone, pendant quelques fractions de seconde, j’ai eu la tentation de lui proposer un autre lieu de rendez-vous. C’est à l’instant où j’allais ouvrir la bouche que j’ai pris conscience de tout le ridicule de la situation.
           
            Le Wepler, c’est aussi ses parages immédiats. La guerre terminée, j’ai continué à habiter le quartier pendant des années et la Librairie de Paris, à cinquante mètres d’ici, est la première qu’il m’ait été donné de fréquenter dès les petites classes du lycée. J’ai encore plusieurs volumes qui portent son étiquette. Elle était munie d’un volet détachable, que l’on glissait dans une petite urne en bois, à la caisse, et qui comportait un numéro à cinq chiffres. Je pensais, naïvement, qu’il s’agissait, pour chaque titre, des exemplaires déjà vendus. L’étiquette indiquait aussi le numéro de téléphone de la librairie que je vous livre volontiers : Laborde 59-53. C’est donc à quelques mètres d’ici que j’ai découvert, avec beaucoup de stupeur, qu’il existait aussi des poètes vivants. Au lycée, les poètes que nous lisions étaient tous morts depuis très longtemps.
           
            Au-delà de ces anecdotes, je dois bien reconnaître que je suis très étonné de me voir attribué un prix pour un livre que je ne savais pas du tout comment écrire. La première raison c’est que je n’avais presque rien à dire. J’avais cinq ans et demi quand ma famille a été déportée et mes parents n’avaient pas eu le temps de se forger une biographie. Les souvenirs d’un enfant de cet âge, par ailleurs, sont très ténus. Il ne me semblait pas très honnête de les utiliser pour écrire un récit qui aurait, nécessairement, ressemblé à une fiction.
           
            Il y a une autre raison qui m’empêchait d’écrire ce livre : je ne voulais pas tirer parti de ce qui était arrivé à mes parents. C’est pourtant ce que je suis en train de faire devant vous en recevant ce prix. Mais je me dis que ce qui m’a poussé à écrire ce livre est aussi ce qui vous a incités à le lire : nous ne voulions, ni vous ni moi, que les noms et les visages des fantômes qui hantaient la Place Clichy pendant la guerre tombent dans le plus total oubli. Ce soir, vous faites donc entrer au Wepler tous ceux qui n’osaient pas passer devant sa terrasse. Je vous en suis extrêmement reconnaissant.
           
            Il n’en reste pas moins que la situation qui est la nôtre ce soir est paradoxale : c’est parce que je n’avais presque rien à dire, et que je ne voulais surtout pas écrire un livre qui s’inscrirait dans une tradition littéraire établie, que ce livre a attiré votre attention. Dans ce livre, il y a beaucoup d’absence, de manques, de lacunes et de silence. À bien des égards, on pourrait donc dire, si cette expression, avait un sens, que vous couronnez un fantôme évoquant d’autres fantômes. Le «fantôme», dans une bibliothèque, c’est aussi la fiche qui remplace un libre absent.
           
            Tout cela n’est sans doute paradoxal qu’en apparence. Maurice Blanchot disait que la littérature commence avec la question «Qu’est-ce que la littérature ?». Libraires, critiques, lecteurs ou écrivains, c’est une question que nous nous posons tous les jours. Et nous comprenons très bien qu’écrire un livre pour dire que l’on n’a rien à dire, ou presque rien, ce n’est pas du tout ne rien dire. La littérature est même le seul lieu où un tel discours n’est pas totalement absurde.
           
            «Sans la littérature, disait Georges Perros, on ne saurait jamais à quoi pense un homme quand il est seul dans sa chambre1».  J.-B. Pontalis, que je salue brièvement, mais avec chaleur, disait, pour sa part, que la littérature évoquait pour lui l’époque où, adolescents, nous nous cherchions désespérément une signature qui serait notre marque propre, puisque nous héritons de notre patronyme et que notre prénom a été choisi par nos parents2.         
           
            En effet, comme vous certainement, j’ai eu très tôt la certitude que les êtres et les choses ne sont tout à fait vrais que dans les livres, sous la signature et sous le regard de quelqu’un. Sans les livres, nous n’aurions aucune consistance. Et hors des livres, tout le monde joue un rôle.
           
            Le grand photographe Erwin Blumenfeld, dont on peut voir actuellement une exposition à Paris, et qui avait dû fuir successivement l’Allemagne nazie, puis la France occupée par la Wehrmacht, est l’illustration même d’une autre mission dévolue depuis toujours aux livres : nous fournir des armes contre ce que nous avons appris avec trop de soumission. À propos de son enfance en Allemagne, il écrit : «À l’école, on ne nous avait pas appris une chose fondamentale : l’art de déserter. Sauver son existence de la folie par la fuite passait pour immoral3
           
            C’est pourquoi les librairies ne sont pas du tout des lieux comme les autres. C’est le seul endroit où nous pouvons acquérir un peu de consistance, entrevoir un petit pan de vérité, et, si c’est à notre portée, devenir peu à peu nous-mêmes. Au passage, c’est entre les rayons que nous prenons conscience de notre époque, et apprenons à distinguer ce qui est moral de ce qui ne l’est pas. Par nous-mêmes, nous ne voyons pas grand-chose de ce qui se passe sous nos yeux.
           
            Quant à la littérature, qui est le lieu où notre expérience confuse se cherche une forme et où se forge notre conscience, c’est un laboratoire dont nous ne pouvons pas nous passer : c’est là que notre vrai visage se dessine. Et la bonne littérature n’a jamais pour objet d’ajouter de la confusion et du pathos à ce qui est déjà très confus. Au contraire, elle tente toujours de montrer avec plus de clarté, comme si c’était pour la première fois. C’est parce qu’il était en quête de cette clarté vitale, et qu’il voulait faire tomber tous les masques, que Joyce avait choisi l’exil pour écrire Ulysse. À Dublin, il manquait beaucoup trop de recul4.
           
            Puisque le prix Wepler a été créé à l’initiative d’une libraire, je voudrais terminer en rappelant ce que notait Karl Popper. Il expliquait que, dans une bibliothèque, et aussi prestigieuse soit-elle, il n’y a  jamais qu’un exemplaire de chaque livre. Et il expliquait qu’à partir de 530 avant J. - C., il y avait une énorme demande, à Athènes, pour l’Iliade et l’Odyssée. On trouvait donc de nombreux copistes qui vendaient les deux grands poèmes épiques sous forme de rouleaux de papyrus. Il était normal que ces libraires-copistes attirent à leur tour poètes, philosophes et historiens en quête de public. Pour Karl Popper, c’est donc le marché du livre, et pas du tout la bibliothèque, qui est à l’origine de cette merveille que fut Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ. Et Popper note que c’est l’esprit critique né des livres qui est à l’origine de la démocratie athénienne5.

            Les libraires-copistes d’Athènes, selon Popper, et il disait cela avec une bonne dose d’humour, n’avaient qu’un inconvénient : ils rendirent les Athéniens extraordinairement imbus de leur culture et d’eux-mêmes. Rien ni personne n’aurait pu les convaincre qu’ils n’étaient pas les hommes les plus intelligents de la terre.
           
            J’espère beaucoup que, ce soir, en tout cas, ce n’est pas du tout ce que nous sommes en train de faire.
           
            Je vous remercie

                                                                                                                      Marcel Cohen  

 

Discours de Philippe Rahmy


Mesdames, Messieurs, chers amis de remue.net et d'ailleurs,


quelle joie d'être avec vous ce soir pour la remise de cette mention spéciale du Prix Wepler. Je remercie très chaleureusement Marie-Rose Guarniéri, ainsi que chaque membre du Jury, la Fondation La Poste et la Brasserie Wepler. L'existence de l'écrivain est comme toutes les existences, une grammaire de la solitude ponctuée de lumières. Chaque lumière: une rencontre vraie, un bonheur.

Longtemps, je me suis demandé si je préférais tenir un livre ou une main amie. Je voyais, pour en faire l'expérience, une frontière, un rapport d'exclusion, entre l'écriture et la vie. Mes phrases me permettaient d'accomplir toutes les choses folles, les fugues, les conquêtes, dont mon corps était incapable, et mon corps ne rêvait que du surcroît de santé qui lui permettrait d'oublier, pour un temps, les livres.

Aujourd'hui, cette frontière est abolie. Mon voyage en Chine et le texte que j'en ai ramené ont marié, pour les dépasser, apprentissage de la mort et désir de vivre.

Me voici rentré d'un lointain voyage, passant sans relâche, comme le chien croise et recroise le seuil de la maison, de l'inconnu de la mégapole Shanghai à l'intimité du langage enivré, dilaté, emporté par la foule de la grande ville, à laquelle s'est mêlée celle de mes souvenirs. Je suis revenu transformé, normé par la multitude, borné par le mouvement, restitué au seul geste d'écrire. Ce geste en a appelé d'autres, réponses de la chance: la main tendue d'un éditeur, d'abord, La Table Ronde, les mains jumelles d'Alice Déon et de Françoise de Maulde qui ont mené ce texte au livre. Ensuite les mains expertes, inspirées, des libraires, sans lesquelles les livres s'échangeraient comme des marchandises. Enfin, les mains des lecteurs, les vôtres, les miennes, occupées à de si nombreuses tâches, pas toujours ragoûtantes, mais sauvées d'avoir acquis le réflexe de la littérature.
Philippe Rahmy, 11 novembre 2013




Discours de Marie-Rose Guarniéri

 Nous sommes très heureux de vous retrouver, ce soir, pour cette 16 ème édition du Prix Wepler Fondation la Poste. Tous ensemble, nous allons  fêter  la littérature….Même si nous n’arrivons pas  toujours à échapper à la grande faucheuse du diktat économique, je sais, et  nos retrouvailles en témoignent, que notre cœur bat encore pour  le Verbe des auteurs et qu’on peut encore traverser tout Paris pour la beauté des livre
 Permettez-moi de prendre un peu de temps, ce soir, pour saluer deux amis politiques qui m’ont tant apporté par leur présence à nos côtés lors de ces 16 années. Pour nous, cela  fut un immense encouragement.
Dès l’inauguration de ma librairie à Montmartre, Daniel Vaillant était là pour m’accueillir. Il a même supporté, durant toute cette soirée, que je l’appelle Michel Vaillant, comme le héros de bande dessinée que vous connaissez bien… Quatre mois, plus tard, après ma rencontre avec Michel Bessière et notre décision de redonner son envergure littéraire à Montmartre, il m’a reçue  dans son bureau de ministre de l’intérieur, sous les ors de la République. Le fait qu’il prenne tellement au sérieux cette aventure encore balbutiante a littéralement ouvert nos ailes…
   Sachez aussi, que depuis 10 ans, en hommage à George Brassens, lors de la fête  des vendanges de Montmartre,  il célèbre en tant  que maire  plus de 150 non demandes en mariage  afin d’unir toutes les formes d’amour… Qui d’autre que ce maire-là pouvait accepter mon idée si saugrenue ! Ensemble, nous n’avons eu que des succès, en fait,  et ce n’est pas fini, je te préviens, Daniel !!
 Bertrand Delanoë, c’est autour d’un livre que je l’ai rencontré, c’était son livre. Il n’était pas encore maire de Paris et dès notre rencontre, j’ai été bouleversée par son humanité, il avait  une autre manière de parler, de bouger  et de  faire de la politique. J’ai aimé son énergie galvanisante  et j’ai tout de suite de su, lorsqu’il est devenu maire de Paris, qu’il serait l’homme de toutes  les innovations. Comme dit Picabia : pour être suivi, il faut courir vite. Et lui, c’est vraiment un grand sprinter.  Depuis le début de sa campagne électorale, jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours été  avec lui. 
Bertrand, je n’aurai jamais assez de mots pour te dire combien, pour moi,  ainsi que pour mes partenaires Michel Bessière,  Jean-Paul Bailly et Dominique Blanchecotte,  ta présence a été une récompense raffinée, et cela malgré ton emploi du temps dantesque ! Merci, tu es pour moi un artiste de l’amitié. Tu as été mon maire, mais aussi mon père.
            Revenons à nos 12 auteurs distingués ce soir
Chacun nous a alertés par sa ligne de crête particulière, sa langue.
 Chacun  dans nos solitudes  modernes est allé nous débusquer  tout  au fond de nous-mêmes. Nous vous remercions tous les douze de votre désir d’écrire car sans vous le monde mourrait. Nous n’élirons, malheureusement, c’est l’exercice, que deux livres, mais vous êtes tous nos préférés ! Et vos livres laisseront  longtemps une trace  en nous…
            Notre route n’est pas terminée, loin s’en faut. Le temps de la littérature est différent, comme l’incarne si bien  un de nos lauréats.
            Nous allons d’ailleurs maintenant vous dévoiler leurs noms.
            Mais permettez-moi avant de de rendre encore un dernier hommage  au parcours exemplaire d’un homme des Lumières : philosophe, poète, écrivain, psychanalyste, éditeur, il était l’un et l’autre, jamais assignable, insaisissable.             
J’envoie une pensée au ciel à JB.Pontalis, qui nous manque tant ce soir !
             Et je n’oublie pas de remercier encore et toujours mes généreux et géniaux partenaires.  Leur engagement dans ce prix littéraire, grâce à eux indépendant, ne faiblit pas !
Avant de quitter ce jury 2013, je  tiens également à  saluer du fond du cœur chacun de ses membres pour leur rigueur, leur sensibilité et leur profondeur littéraire.
            Je les remercie d’avoir accepté cette délicate mission.
            Et  Je laisse la parole aux lauréats, que la fête commence, je lève mon verre à vous tous.
            A l’année prochaine, j’espère qu’on sera encore là….  
























Ce qu'on en dit dans la presse
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Prix Wepler Fondation la Poste 2012

La sélection :
  • Jakuta Alikavazovic, La blonde et le bunker, éditions de l'Olivier
  • Oscar Coop-Phane, Zénith-Hôtel, Finitude 
  • Jeanne Cordelier, Escalier F, Phébus
  • François Cusset, A l'abri du déclin du monde, POL
  • Patrick Declerck, Démons me turlupinant, Gallimard
  • Leslie Kaplan, Millefeuille, POL
  • Pauline Klein, Fermer l'œil de la nuit, Allia
  • Luc Lang, Mother, Stock
  • Emmanuelle Pireyre, Féerie générale, éditions de l'Olivier 
  • Dominique de Rivaz, Rose envy, éditions Zoé
  • Anne Serre, Petite table sois mise !, Verdier
  • Eric Vuillard, Congo, Actes Sud
  •  

La Lauréate

Leslie Kaplan, Millefeuille, P.O.L

 

La mention spéciale

Jakuta Alikavazovic, La blonde et le bunker, L'Olivier


 
 Discours de Leslie Kaplan
Chers amis,  
je suis très heureuse d’être là aujourd’hui pour cette remise du Prix Wepler, et je veux d’abord remercier Marie Rose Guarniéri, la fondation La Poste et tous les membres du jury. Cela me fait particulièrement plaisir de recevoir un prix où est impliquée au premier chef une librairie indépendante…  Depuis que je publie j’ai toujours été soutenue par des libraires qui aiment la littérature, et là, depuis la rentrée de septembre, j’ai un peu sillonné la France de Niort à Bordeaux, et de Mantes à Tarbes et à Lourdes et à Cluny, et j’ai eu l’occasion de vérifier encore une fois à quel point les libraires sont des défenseurs du livre, engagés dans leur travail, leur mission, faire vivre la littérature, toute la littérature, et spécialement la littérature d’aujourd’hui. Ma pensée va aussi à mon éditeur, Paul Otchakovski-Laurens, avec qui j’ai une relation de travail et de confiance qui date de mon tout premier livre, et qui a depuis toujours une conception de la littérature où esthétique et éthique sont liées, fondées sur la recherche et la reconnaissance de ce que peut être une vérité singulière. Et je suis très contente que ce soit précisément ce livre, Millefeuille, qui soit primé. Pour moi la littérature a toujours été une affaire à la fois très sérieuse et très joyeuse, c’est à dire une affaire de pensée. Dans ce livre il s’agit justement d’un vieux professeur de littérature à la retraite, qui aime Shakespeare, qui écrit sur les Rois, un homme qui est devant la mort et qui se bat pour rester parmi les vivants. Pendant l’été il traverse une crise existentielle, et il se pose avec angoisse toutes sortes de questions, que tout le monde peut se poser, sur la filiation, la transmission, l’identité. Qui est-on quand on perd les attributs que la société vous a accordés ? Comment faire, avec ses enfants, avec des jeunes gens plus ou moins perdus que l’on peut rencontrer par hasard ? Qu’est-ce qui reste, quand on disparaît ? 
Pour moi c’est un personnage très actuel, en plein dans les contradictions du monde dans lequel nous vivons, et qui est même emblématique du tragique contemporain. Les difficultés de la filiation, de la transmission, et même de l’identité, ne sont pas des questions seulement de maintenant, mais il me semble que le monde actuel, le relâchement des liens, la solitude, l’isolement, les rendent plus aigües.  
Ecrire de la littérature est une façon de penser, c’est penser avec des mots, pas des concepts, pas des images, et les mots circulent toujours sur plusieurs plans, le conscient et l’inconscient, le son et le sens, ce qui se répète et ce qui change. Cette façon de penser s’attache au détail, refuse ce que j’ai appelé « la catégorie, la case, et le cas », le discours, le cliché, le consensus, la norme, avec tout ce que ce consensus, ce cliché, cette norme comporte de vide, de rappel à l’ordre, d’agressivité. La littérature tient toujours compte de l’inquiétude, et du caractère multi dimensionnel de l’expérience humaine, de toutes les contradictions, de tous les contraires, de toutes les couches du réel, de la folie possible, du meurtre, du vide, et elle cherche comment ne pas reconduire le monde tel qu’il est. Elle passe ailleurs, elle déplace. Comme l’a dit Rilke, elle « fait des choses avec l’angoisse ».  Ou comme l’a dit autrement Kafka, dans une phrase que j’ai souvent citée, « écrire, c’est sauter en dehors de la rangée des assassins ».
Le plaisir d’écrire, et le plaisir de lire, c’est le plaisir d’être éveillé, perdu, réveillé. La littérature est une façon de penser en tenant compte de sa sensibilité, elle veut ajouter un autre réel au réel du monde, un objet fini et pourtant infini, un livre en somme, toujours ouvert.

Leslie Kaplan

 

Discours de Jakuta Alikavazovic

Avant tout, je souhaiterais remercier la fondation La Poste, Michel Bessières, Marie-Rose Guarniéri et tout le jury du prix Wepler, que j’ai eu au téléphone dimanche soir, tard – personne n’a fait le moindre effort pour dissimuler son allégresse, et je les remercie de cela également.
Je voudrais bien sûr saluer mon éditeur Olivier Cohen et toute l’équipe de L’Olivier, avec une pensée (je n’ose dire mention) spéciale pour Laurence Renouf et son sixième sens en ce qui concerne mes textes. 
Il faut me pardonner : j’avoue écrire peu de discours d’ordinaire – ce n’est pas un passe-temps habituel – en fait, c’est une première. On m’a dit que cette mention saluait l’audace, j’aurais celle des timides – c’est-à-dire la brièveté. 
Je suis très émue de la distinction qui m’est accordée. Je savais déjà que, souvent, on dédie un livre à une personne en particulier, qu’on l’admette ou non – il me semble qu’il peut en aller de même des prix, et j’aimerais dédier celui-ci à l’un de mes personnages, John Volstead, qui est un fantôme redoutable puisqu’il apparaît dans trois de mes livres, le dernier en date étant La blonde et le bunker. Je lui dois un peu ce prix – d’autant que je l’achève à chaque fois. C’est un écrivain qui n’écrit pas, ou qui n’écrit plus, et qui n’en a d’ailleurs pas besoin puisqu’il continue à récolter les fruits d’un succès passé. Le fantasme ultime du romancier, disons.
Dans ma naïveté (et, sans doute, ma paresse), c’est l’écrivain que j’aspirais à être avant de commencer à écrire, et c’est l’écrivain qu’aujourd’hui, au contraire, je redouterais plus que tout de devenir. S’il meurt à chaque fois, c’est peut-être parce qu’en moi les livres veulent s’écrire. 
La blonde et le bunker emprunte à différents genres : histoire d’amour, réflexion sur l’art, roman noir. Pour moi, c’est un livre à la fois mélancolique et joyeux, car combattif, vivant et qui résiste : disons qu’il négocie avec le désir de conservation, lequel n’est rien d’autre que l’intuition de la perte, et c’est évidemment cette perte que la fiction nous aide à déjouer.  
Si l’on me pardonne une image un peu commune, un peu sentimentale – mais qui devrait parler à mes lecteurs présents et à venir – je dirais que les livres sont une sorte de Venise. Le reste – le monde, le temps qui passe – c’est l’eau. L’eau sans laquelle il est impossible de penser Venise, Venise sans laquelle l’eau, la mer telle qu’on la connaît, n’existerait probablement pas. Ecrire est parfois difficile ; parfois cela semble cliché, bêtement ou affreusement sentimental ; c’est parfois paralysant – que dire qui n’ait été dit ? Mais parfois, au contraire, cela paraît d’autant plus beau et honorable que fragile et menacé.  Nous – moi, avec votre soutien – nous travaillons à consolider notre position sur la lagune. 

Jakuta Alikavazovic

Discours de Marie-Rose Guarniéri

Cela fait quinze ans que nous nous retrouvons  pour célébrer deux écrivains de plus  lors de ces rentrées littéraires  rituelles…
Vous déplacer  jusqu’à Montmartre, place Clichy, c’est bien sûr faire la fête mais c’est aussi sous le signe du renouveau des styles, des formes, des auteurs, des jurés, des éditeurs, des compétences  que nous voulons  hisser de vibrants flambeaux !  
Montmartre a souvent été le foyer des avant-gardes, la terre des gens de l’en-dehors, des maudits, des obscurs,  des révoltés, des  gens sans poste, c’est le territoire de toutes les  libertés et de ce qui toujours est à recommencer !
De ce promontoire de la butte, des artistes ont éveillé nos consciences  et  débusqué  les conformismes institutionnels. D’ailleurs, notre maire de Paris, Bertrand Delanoë et notre maire du 18e, Daniel Vaillant, ne s’y sont pas trompés en nous soutenant, eux qui ont en charge  de veiller au rayonnement international de Paris. Leur présence indéfectible à nos côtés, d’année en année, a été pour nous une belle caution et un encouragement.   
C’est pour lutter contre la lune trop blême des rentrées littéraires que nous posons un diadème sur la tête d’auteurs dont nous désirons mettre les œuvres sur orbite afin qu’elles resplendissent.
Mon ami Michel Bessière, qui nous ouvre sa fameuse brasserie et mobilise toute l’énergie de son équipe. Je ne le remercierai jamais assez de la droiture de son engagement, de sa confiance, de sa curiosité grandissante,  et de sons sens aveyronnais de l’amitié… 
Je tiens à saluer tout particulièrement Mr. Jean-Paul Bailly, Président de la poste, qui nous a toujours honorés de sa présence éminente. Ainsi que Dominique Blanchecotte, présidente de la Fondation La Poste. Son amitié, sa clairvoyance, sa ténacité  nous sont très précieuses. Je n’oublie pas non plus le rôle essentiel de Marylin Girodias, qui pour ce prix a œuvré depuis le premier  jour dans l’ombre mais avec une sagacité sans failles. Et toute notre amitié également à la dernière venue dans la Fondation La poste : Patricia Huby. 
Ce travail intense réquisitionne chaque année, dans notre arrière-boutique bouillonnante de débats, cinq très proches complices : Florence Robert, Elizabeth Joël, Damien Laval, David Houte et Caroline Loustalot.  Je les remercie du fond du cœur de leur affection qui me réconforte si souvent,  et aussi de  leur intelligence généreuse qui permet au Prix de perdurer.
Je ne dis qu’au-revoir au merveilleux jury de cette année et les remercie de leur sérieux, de leur acuité, de leur passion désintéressée  pour la littérature.
Je laisse la place maintenant à nos deux lauréats. Mes amis,  accordez  leur une liesse unique pour  que leurs œuvres  soient entendues et se déploient sans entraves. Je leur laisse la parole.  Rendez-vous l’année prochaine. Nous reformerons cette assemblée folle, hirsute, de femmes et d’hommes épris de littérature.
© Thierry Stein
© David Raynal
© David Raynal

© David Raynal
© David Raynal
© David Raynal

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Prix Wepler Fondation La Poste 2011




 

La sélection :


  • Jean Christophe Bailly, Le dépaysement : voyages en France, Seuil
  • Lilyane Beauquel, Avant le silence des forêts, Gallimard
  • Nicolas Bouyssi, S'autodétruire et les enfants, POL
  • Sylvain Coher, Carénage, Actes Sud
  • Kamel Daoud, Le Minotaure 504, Sabine Wespieser éditeur
  • Patrick Deville, Kampuchéa, Seuil
  • François Dominique, Solène, Verdier
  • Alain Jaubert, Tableaux noirs, Gallimard
  • Philippe Lançon, Les îles, éditions JC Lattès
  • Eric Laurrent, Les découvertes, éditions de Minuit
  • Lorette Nobécourt, Grâce leur soit rendue, Grasset
  • Sophie Schulze, Allée 7, rangée 38, éditions Léo Scheer



 


Le Lauréat
Eric Laurrent, les Découvertes, éditions de Minuit

La mention spéciale

François Dominique, Solène, Verdier


Discours d'Eric Laurrent :

Mesdames, mesdemoiselles et messieurs,
Je ne vous dissimulerai pas ma surprise, non d’être ici parmi vous ce soir, attendu que je suis un vieil habitué de la remise du prix Wepler-Fondation La Poste, cérémonie à laquelle je me flatte de m’être rendu chaque année depuis sa création il y a maintenant quatorze ans et où je me fusse, quoi qu’il en fût, trouvé de nouveau cette année, quand bien même mon nom ne serait point apparu parmi les heureux sélectionnés de sa promotion 2011, non seulement assuré d’y revoir quelques amis et connaissances, mais désireux par ma modeste présence de soutenir, fût-ce discrètement, une flûte de champagne à la main, une coquille d’huître dans l’autre, une conception exigeante de la littérature, somme toute peu éloignée de la mienne (ce qu’atteste, si besoin en était, la liste des anciens lauréats, laquelle compte nombre d’auteurs dont j’estime grandement le travail, à commencer par mes illustres camarades de publication Eric Chevillard et Laurent Mauvignier),mais de me trouver là, devant vous, seul ou presque sur cette estrade, à la croisée de tous les regards, en qualité de récipiendaire, n’ayant jamais, en vérité, visé ni même rêvé à quelque prix littéraire que ce soit, par indifférence aux honneurs et dédain pour toute distinction tout d’abord, par lucidité ensuite, conscient que je suis (et ce discours en offrira une nouvelle fois l’illustration) du caractère bien souvent rébarbatif de mon écriture précieuse et contournée, qui réclame sans doute au lecteur plus d’efforts qu’il n’est accoutumé à en fournir en règle générale et en a exaspéré, en exaspère et en exaspérera sans aucun doute encore plus d’un, et que, me disais-je tout au long de sa rédaction, rendrait davantage exaspérante, car plus saillante, le sujet très personnel, intime même, de l’ouvrage qui me vaut d’être devant vous ce soir, soit l’éducation plus sexuelle que sentimentale d’un jeune garçon qui emprunte beaucoup à mes traits, dont, sinon pour moi, qui ai pris grand plaisir à l’écrire, l’intérêt pour autrui m’échappait et continue de m’échapper encore, de sorte qu’il serait en définitive plus exact de parler de stupéfaction que de surprise pour qualifier l’état second qui est le mien tandis que je m’adresse à vous et du fond ouateux, embrumé, torpide mais pas désagréable duquel je voudrais nonobstant vous remercier de m’avoir écouté et, plus chaleureusement,exprimer à mesdames, mesdemoiselles et messieurs les jurés ma vive reconnaissance - et, plus que cela même, mon éternelle gratitude.
Eric Laurrent
 
 


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Prix Wepler Fondation La Poste 2010


 




La sélection :

  •  Jacques Abeille, Les Jardins Statuaires, éditions Attila
  •  Pierre Alferi, Après vous, POL
  •  Lutz Bassmann, Les aigles puent, Verdier
  •  Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages, Fayard
  •  Claro, CosmoZ, Actes Sud
  •  Christian Estèbe, Des nuits rêvées pour le train fantôme, Finitude
  •  Eric Faye, Nagasaki, Stock
  •  Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme, Actes Sud
  •  Alain Fleischer, Imitation, Actes Sud
  •  Thomas Heams-Ogus, Cent seize chinois et quelques, Seuil
  •  Linda Lê, Cronos, Christian Bourgois
  •  Yves Ravey, Enlèvement avec rançon, éditions de Minuit


Le Lauréat

Linda Lê, Cronos, Christian Bourgois


La mention spéciale

Jacques Abeille, Les Jardins Statuaires, Attila
         


Discours de Linda Lê

Je suis très émue de recevoir aujourd’hui le prix Wepler/ Fondation de la Poste, parce qu’il récompense un roman différent de ce que j’ai publié jusqu’à présent. Christian Bourgois me rappelait souvent qu’un livre doit susciter un sentiment d’intranquillité. En écrivant une fiction sur l’oppression, la violence et la corruption, mais aussi sur la résistance, j’avais conscience que je pouvais susciter un malaise. Mais j’espérais aussi que cette fable, porteuse d’interrogations sur notre monde actuel, la privation de libertés, les excès du pouvoir, trouverait un écho chez des lecteurs vigilants, prêts à saluer les levées de boucliers lorsque se mettent en marche les machines à écraser l’humanité, comme disait Simone Weil. Face aux formes insidieuses de la dictature, notre tâche est de rester en éveil, de défendre notre droit à la subversion. Dans ce combat, les mots sont de pauvres armes, mais les écrivains que j’admire, les maquisards de la littérature, ont de tout temps ferraillé pour se dresser contre la réaction. Je tiens à leur rendre hommage ici, car c’est en suivant leurs traces que j’ai imaginé une Antigone déterminée à sortir de son fatalisme et à engager une lutte pour ne plus courber l’échine et accepter l’innommable. Même dans nos sociétés dites démocratiques, notre chance réside dans notre incessante quête d’une voie pour l’insubordination. L’Antigone qui sommeille en nous n’attend pas d’être acculée pour se manifester au grand jour.

Je suis très reconnaissante au jury du prix Wepler/Fondation de la Poste d’avoir été sensible à cette tragédie d’une figure de la dissidence et de donner un retentissement à la parole d’une insurgée. Ma pensée ce soir va à mon père et à Christian Bourgois, qui auraient été, je crois, très heureux de ce prix. Je remercie Dominique Bourgois, qui m’a soutenue tout au long de l’écriture de Cronos. Je vous remercie tous d’être présents ce soir.

Linda Lê

Discours  de Marie Rose Guarniéri


Ne perdons plus de temps à contester par des discours nos institutions littéraires.
Posons ce soir un acte : oser récompenser deux auteurs de plus que celui que l'on voudrait nous imposer comme l'unique grand auteur français, un auteur fétiche, emblématique de notre époque , tellement identifiable sur la carte de notre territoire et ce dès le mois de juin....Pourquoi publier 700 roman pour ne parler que d'un ? Cessons le simulacre d'une course aux prix et d'une surprise jouée d'avance. Fuyons le doigt qui aujourd'hui décrète, assigne, désigne la littérature, regardons en dehors, ailleurs.
Ce soir, ce ne sera pas un livre, POINT mais deux livres de plus, VIRGULE.

Ne discutons plus, agissons, donnons 10000 et 3000 euros à deux auteurs pour qu'ils continuent d'écrire grâce à la Fondation de la Poste.

Ne discutons plus, agissons, enivrons-nous grâce à Michel Bessière, son équipe et la magnifique et généreuse brasserie WEPLER.

Enivrons-nous d'astres littéraires plus lointains, plus rares, entendons la bruyante solitude d'auteurs, endurants, exigeants, ardents, enivrons-nous car ils sont bien le printemps de cet automne.

Enivrons-nous car ce Prix n'est pas une consolation, il n'y en a pas, continuons, c'est TOUT.

Je vous demande à tous en sortant demain de parler de ces Ecrivains, de nous relayer, de faire état de leur existence.

Aujourd'hui, nous sommes à l'ère du "Tu vends ou tu meurs", ET vous tous ce soir, depuis treize ans, vous êtes notre plus grand, notre plus précieux média, PROUVEZ-LE !


Marie Rose Guarniéri


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Prix Wepler Fondation La Poste 2009

 


La sélection :

 
  • David Boratav, Murmures à Beyoğlu, Gallimard
  • Raymond Federman, Les carcasses, Léo Scheer
  • Hélène Frappat, Par effraction, Allia
  • Thierry Hesse, Démon, éditions de l'Olivier
  • Frédéric Junqua, Kart, Léo Scheer
  • Jérôme Lafargue, Dans les ombres sylvestres, Quidam Éditeur
  • Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset
  • Noémie Lefebvre, L'autoportrait bleu, Verticales
  • Jean-Marc Lovay, Tout là-bas avec Capolino, Éditions Zoé
  • Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Sabine Wespieser éditeur
  • Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie, Actes Sud
  • Stéphane Velut, Cadence, Christian Bourgois Éditeur



Le Lauréat

Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie, Actes Sud

La mention spéciale

Hélène Frappat, Par effraction, Allia


Discours de Lyonel Trouillot



Merci au jury. Merci aux organisateurs du prix. Ce que j’ai pu lire et entendre du prix Wepler et des œuvres primées témoigne d’une passion rare pour la littérature. Je dirais de préférence « pour l’écriture ». Et je suis honoré et heureux d’une distinction résolument littéraire qui ne m’appartient d’ailleurs qu’en partie. Une grande partie allant à celles et ceux qui m’ont accompagné tout le long ou à des moments difficiles de ma modeste carrière d’écrivain. A Port-au-Prince un vieil ami avec qui j’aurais voulu partager cette récompense m’avait enseigné qu’il faut toujours dire merci. Permettez que je remercie des absentes, Sabine, Maïté, Manoa, Anne-Gaëlle, ces personnes qui, de très prés et parfois de trop loin, m’apportent l’affection dont on a besoin pour pouvoir, le temps d’une vie, prendre un peu de confiance en soi sans se prendre au sérieux, se poser à soi la question du sens de sa présence au monde et y répondre timidement en essayant d’être. Permettez qu’ensuite je remercie les éditions Actes Sud qui ont amené et accompagné mon travail ici en France, en particulier mon éditrice Marie-Catherine Vacher et mon attachée de presse Emanuèle Gaulier. Seul le formalisme des cérémonies fait que je les nomme ici, par leurs fonctions officielles. Merci à vous deux qui êtes devenues au fil de nos échanges amies de cœur et de littérature. Permettez que je remercie celles et ceux avec lesquels, depuis déjà de longues années (Pierre, Rolph, Michel, Evelyne, Jean…) j’essaye de comprendre et d’aimer le pays dans lequel je suis né, Haïti, où j’ai appris à détester ce que je déteste (les hiérarchies stupides et l’inégal répartition du droit au bonheur) et à aimer ce que j’aime (la libre rencontre entre les individus, le bonheur des corps et le juste partage). Si l’on accomplit seul le travail d’écriture, le regard sur le monde se développe par les inquiétudes et les réflexions partagées. Je suis un vieux rêveur toujours en formation. Merci à mes vieux frères de combat. On peut trouver seul les mots, mais on ne répond pas seul à la question du sens. Ecrire, pour moi, c’est justement la tension, le déséquilibre entre cette éternelle question du sens et l’eternel travail de la forme. Dans Yanvalou pour Charlie , s’est posée à moi une question essentielle : au-delà de la beauté, peut-il exister une écriture juste ? Qui permettrait au texte, par son enjeu littéraire, c'est-à-dire par les questions qu’il pose à sa propre forme, de témoigner des enjeux du réel, du souhaitable et du condamnable, du vœux et de l’obstacle.



Je remercie enfin l’ensemble des écrivains haïtiens (ils sont nombreux) qui écrivent dans nos deux langues : le créole et le français. Ce que j’écris est en dialogue avec ce qu’eux font. C’est un vaste petit monde que la littérature haïtienne, et je souhaite aux lecteurs francophones de pouvoir le découvrir. Puisse ce prix attribué à Lyonel Trouillot contribuer à ouvrir les yeux sur l’ensemble de la littérature haïtienne.



Merci encore au jury.



Lyonel Trouillot.

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Prix Wepler Fondation La Poste 2008





La sélection :



      Emmanuel Adely, Genèse, Seuil
     Robert Alexis, Les figures, José Corti
     Emmanuelle Bayamack-Tam, Une fille du feu, P.O.L
     Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, Zulma
     Frédéric Ciriez, Des néons sous la mer, Verticales
     Kossi Efoui, Solo d'un revenant, Seuil
     Mathias Énard, Zone, Actes Sud
     Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Verticales
     Céline Minard, Bastard Battle, Éditions Léo Scheer
     Emmanuelle Pagano, Les Mains gamines, P.O.L
     Atiq Rahimi, Syngué sabour, P.O.L
     Jean Louis Schefer, Notre âme est une bête féroce, P.O.L

Le lauréat

Emmanuelle Pagano, Les mains gamines, POL


La mention spéciale
Céline Minard, Bastard Battle , éditions Léo Scheer
Discours de Céline Minard


Prince, juge, pour tost nos accorder !
Quant est de moy, mais qu'à nul ne déplaise
petit enffant j'ai oÿ recorder :
"il n'est tresor que de vivre a son aise."

Prince, juge, jury du prix Wepler-Fondation La Poste,
Je vous remercie,
je vous remercie pour cette mention bien dotée
il n'est tresor que de vivre a son aise.

je vous remercie pour la bataille que vous avez livrée- et presque gagnée
je remercie aussi mon éditeur, Laure Limongi.

je vous livre en amuse-bouche une recette qui vous permettra de patienter jusqu'à mon
prochain plait qui sera sans doute d'une toute autre cuisine :

auteur en gelée

pour geler un auteur
mettès grand bassin d'eaue et fort poële à bois environ sa cote et laissès faire.
Passès cinq siècles au tamis,
reservès.
Pratiquès une hacherée de sauterelles et mettès en un pot et jettès le lard avecque et séchès
sans cuyre à l'air sur les clayettes.
Assemblès
et mettès en presse le plus que vous pourrès.
Et quand il sera pressé
vous le trancherès par lesches,
et quand il sera tranché,
vous le prisès en saint doulx.
Avant l'envoi au dresser, déposès sur une plaque à rost et parsemès de griottes au sucre.

Et puis j'aurai encore une dernier mot : YEEPEE !

Céline Minard

Prix Wepler Fondation La Poste 2007

La sélection :

    Nelly Arcan, A ciel ouvert, Seuil 
    Maurice Audebert, Tombeau de Greta G., Actes Sud
    Dominique Barbéris, Quelque chose à cacher, Gallimard
    Louise Desbrusses, Couronnes boucliers armures, P.O.L.
    Hélène Frappat, L’agent de liaison, Allia
    Philippe Garnier, Roman de plage, Denoël
   Yannick Haenel, Cercle, Gallimard
    Jérôme Lafargue, L’ami Butler, Quidam Editeur
    Linda Lê, In memoriam, Christian Bourgois Editeur
    Marius Daniel Popescu, La symphonie du loup, José Corti
    Olivia Rosenthal, On n’est pas là pour disparaître, Verticales
    Jacques Serena, Sous le néflier, Editions de Minuit
    Philippe Vasset, Un livre blanc, Fayard



Le lauréat

Olivia Rosenthal, On n'est pas là pour disparaître, Verticales

La mention spéciale
Louise Desbrusses, Couronnes, boucliers, armures,  POL




10 ans du Prix Wepler-Fondation La Poste

16 écrivains vivants

Voici, juxtaposées dans ce livre, quelques proses singulières de seizes auteurs contemporains qui, chacun à leur façon, ont répondu à la commande d’une « recette secrète » afin de rendre hommage Au dix ans du Prix Wepler-Fondation La Poste ayant couronné leur quête littéraire.

Chaque texte inédit est un miroir de l’œuvre.

Chaque texte  incarne une voix d’auteur, interroge un possible de la littérature, met la langue à l’épreuve, sans tutelle aucune.


Discours d' Olivia Rosenthal


Recette pour ne pas

Olivia Rosenthal



Pour ne pas, c’est très simple. Il suffit de. On peut s’en tenir à. Il faut se. Mais pas trop toutefois. Sinon ça prêterait à. On pourrait être qualifié de. Si du moins on. Donc ne pas.

Ne pas. Se réjouir. Ne pas. Courir. S’élancer. Ne pas briser. Garder sa place. Son calme. Être furieux mais dans l’ordre. Ne pas. Faire de vague. Ne pas. Prendre le large. Ne pas. Rugir. Suffoquer. Ne pas attirer les regards. Ne pas bousculer. Ne se fier à personne. Sourire. Ne pas s’énerver. On pourrait être contraint de. Ne pas. Rester uniforme. Seul. Très. Lisse. Très. Dur. Très opaque. Impénétrable. Absent. Ne pas s’adonner à. Ne pas désirer. On pourrait vous le. Ne pas. Ne pas s’exposer. Être constant. D’une constance à toute épreuve. Et presque sans limite. Presque. Mais toutefois ne pas. Être poli. Ne pas. Donner prise. Ne pas. Penser. Parler. Éprouver. Ne pas posséder. Trop dangereux. Être non violent. Ne pas. S’éloigner Ne pas y croire. Ne pas. S’aventurer. Les autres en profiteraient pour. Ils s’accrocheraient à. Ils auraient raison de. Vous seriez foutu. Ne pas. Ne pas leur donner raison. Faire en sorte que. Ne pas. Être là. Ne pas. Demander. Ne pas. Dire je voudrais. Dire je souhaiterais. Dire je préfèrerais. Dire je pourrais. Ne pas préférer. Ne pas souhaiter. Ne pas vouloir. Ne pas pouvoir. Ne pas manquer. Ne pas avoir. Ne pas espérer. N’être pour rien. Pour personne. Pas même pour soi. Ne pas.


Discours de Louise Desbrusses

RECETTE POUR EN ECRIRE

Ce serait la recette du velours d’amour. Une manière habile de faire parler de soi. Un truc sexuel tout en allusions mais chaud, brûlant. Une gelée de rose noire aux trois liqueurs qui ferait rougir les uns, mouiller les autres, bander ceux qui restent et qui rendrait service à la communauté en rappelant que le cuisinier doit concentrer son attention sur la vulnérabilité des ingrédients à une cuisson trop vive plutôt que sur le manche de la casserole.
Ce serait la recette des sœurs de Saint-Joseph. Vendeur ça aussi. L’art de fournir de la chair fraîche au prêtre âgé à la soutane rance en persuadant petits garçons et petites filles que l’enfer les menace s’ils ne vont pas à confesse. Dans les jours qui suivaient ces avaricieuses se montraient au goûter anormalement coulantes sur la distribution de barres de chocolat par le vieux curé. Pour leurs propres péchés elles se réservaient le jeune père espagnol, celui qui jouait de la guitare.
Ce serait la recette du scribe de Wall Street ou comment ne pas faire ses devoirs. Bien qu’ayant réussi à tout ignorer de Bartleby jusqu’à une époque récente je lui ai tôt rendu hommage. Ça a commencé vers 12 ans. En cours de Français. Il fallait s’exprimer, dire ce que l’on pensait. Plus indécent : l’écrire. J’aimais mieux pas. Il m’a paru cet automne que rien ne ressemblait plus à la rentrée scolaire que la rentrée littéraire : compétition, prix, récompenses, dictionnaires, exposés et, pour finir, devoirs à la maison.
Ce serait la recette sans pareille celle qui toujours s’invente jamais ne se répète, la recette du présent. Unique, éphémère, vivante. Recette pour. Recette pour tout. Pour oublier autant que se souvenir, partir autant que revenir, se réveiller autant que s’endormir. Recette pour aimer, désirer, rêver. Recette pour aussi, oui, souffrir. Parfois. Souvent. Ça dépend. Pour de son mieux en rire. S’il se peut guérir. Parfois mentir. Et un jour mourir. Recette pour en écrire quand même. Une. Qui n’existe pas.

Louise Desbrusses



Discours Marie Rose Guarnieri :



Chers lecteurs, ce livre inclassable n’est pas une énième compilation d’auteurs parmi d’autres, mais le fruit d’une aventure périlleuse en faveur d’une littérature qui prend des risques. A partir d’un quartier, Montmartre, riche d’histoire littéraire, et plus précisément à partir de la création de la librairie des Abbesses, j’ai senti que l’heure était venue de donner une impulsion neuve aux rentrées littéraires en fondant un Prix émanant d’une sphère différente, aux règles de fonctionnement dignes. J’ai voulu proposer un antidote à certaines pratiques et connivences, aujourd’hui mutilantes pour toute forme de création. C’est dans le deuil d’une certaine réalité sans surprise et sans le moindre défi que le désir est venu de redonner de la vie, du jeu et du sens à une action littéraire indépendante.


Le Prix Wepler-Fondation La Poste vise à offrir à des auteurs contemporains une renaissance dans une époque obstruée, souvent figée sur les mêmes valeurs.


Seule pour créer ma librairie, j’ai pris conscience d’une autre solitude, celle d’écrivains majeurs qu’il fallait faire apparaître davantage, soutenir plus fort encore et au-delà des quatre murs de ma librairie..


Chacun d’entre eux, vous les lirez, travaille avec une exigence qui les éloigne des conformismes de lecture dominants et je me devais d’inventer un mécénat particulier pour les faire durer et les mener à une consécration.


D’où, la Fondation de la Poste et son généreux mécénat financier et sa force de frappe pour diffuser largement le contenu de nos débats, d’où la célèbre brasserie littéraire du Wepler, reine de la Place Clichy où durant dix ans, inlassablement, devant 600 personnes, nous avons fêté des auteurs sélectionnés ou lauréats.


C’est l’irréductible énergie de la librairie des Abbesses, d’Elisabeth Joël et des amis, la détermination de Jean-Paul Bailly et Dominique Blanchecotte de la Fondation de la Poste, celle de Michel Bessière et sa brasserie Wepler, ainsi que la radicalité et le talent des auteurs que nous vous offrons.


Voici, juxtaposées dans ce livre, quelques proses singulières de ces auteurs qui, chacun à leur façon, ont répondu à la commande d’une « recette secrète » afin de rendre hommage au dix ans du Prix : à un moment important de leur parcours, ce dernier a très concrètement soutenu et défendu leur travail de création.

Chaque texte est un miroir de l’œuvre.

Chaque texte  incarne une voix d’auteur, interroge un possible de la littérature, met la langue à l’épreuve, sans tutelle aucune.

Avec juste ce recul de dix ans, je vous souhaite de conserver longtemps ce livre et d’aller à la rencontre de ces auteurs, de leurs œuvres, représentatives d’un certain moment littéraire de l’aube du 21 eme siècle.

Merci infiniment à Thierry Magnier, grâce à lui, cette aventure perdure et gagne en sens, et nous redonne de l’élan pour franchir un nouveau cap de dix ans avec plus de moyens et de retentissement encore.


A littérature libre, lecteurs affranchis…



   Marie-Rose Guarniéri



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Prix Wepler Fondation La Poste 2006

















Le lauréat

Pavel Hak, Trans, éditions du Seuil

La mention spéciale

Héléna Marienské, Rhésus, POL




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Prix  Wepler  Fondation la Poste 2002






Le lauréat
Marcel Moreau, Corpus Scripti, éditions Denoël 


La mention spéciale
Thierry Beinstingel, Composants,  Fayard


  
Discours de Marcel Moreau
Je vous avais concocté un petit hourrah de derrière les fagots. Vous avez dû le constater : hourrah est une exclamation qui se meurt, dans l’indifférence générale. Elle n’est pas la seule, parmi les sonorités nées des relations quasi incestueuses entre le souffle et la salve, à périr ou dépérir ainsi, atteintes par une maladie affectant leur musicalité même. La consommation abusive des décibels de merde, à notre époque, n’arrange pas les choses. Elle nous rend sourds à l’intime résonance de certains mots n’ayant que le tort de ne pas participer de la cacophonie ambiante et dont la mode décrète qu’ils ont fait leur temps. Ils n’ont d’autre choix que de disparaître, le plus souvent sans bruit, à la suite d’une longue insonorisation. Le cimetière lexical en est plein, de ces vocables de vieille souche artisanale et par surcroît propitiatoire, victimes d’une sorte d’eugénisme subtil, appliqué à leur élimination. J’ai dit « cimetière ». En fait, il s’agit plutôt de fosses communes. Leur silence, effrayant, nous donne la mesure de l’importance de la perte, pour l’ouïe, ou ce qu’il en reste, après occupation de l’acoustique par les poids lourds de l’onomatopée. Dois-je vous rappeler que hourrah nous vient des Cosaques, ce qui est quand même une garantie de tonitruance épique, dans le registre des époumonements exempts de slogans, et d’expectoration. Aujourd’hui, hourrah se voit évincé par bravo, youpie, chauffe Marcel, ou alors par ouaah, ouaaah. Si en ce moment, je m’écriai hourrah Pierre, Denis, Marie-Rose, Florence, Emmanuelle, Isabelle, hourrah Etc., nombreux seriez-vous à vous demander quelle mouche m’a piqué. Effectivement, j’aurais été piqué par une mouche d’origine cosaque, elle-même en voie d’extinction. Pour tout vous avouer, je m’adonne, du côté de mes fonds de gorge, à l’élevage de petits hourrahs, n’ayant plus de cosaque que le souvenir que j’ai de mes exultations infantiles à la vue d’une genou de nymphe, ou d’une tournure de phrase laissant deviner un peu de sa région pubienne, à travers une gaze transitoire, dans un livre déconseillé aux moins de seize ans. Mes petits hourrahs, eux, en guise de merci, se murmurent confidentiellement à l’oreille de ceux et de celles auxquels je me sens redevable de quelque ivresse profonde et durable. Ce soir, je vous remercie tous. Certes, je préférerais vous remercier chacun en particulier, mais il faudrait pour cela que mon élevage de petits hourrahs s’accrût du don d’ubiquité, ce qui n’est pas vraiment le cas. Car les temps ne sont pas durs que pour le pouvoir d’achat, ils le sont également pour les élans de reconnaissance et les superlatifs qui vont avec. Mon vocabulaire a beau être fourni, sur ce chapitre, il se trouve dans l’obligation de modérer ses dépenses en effusions. Les nécessiteux qui me lisent me comprendront. Pour ce qui est des nantis, dont le cœur ne bat que pour la Bourse et les dividendes, ils ne me lisent pas, ce qui leur évite de penser que leur misère morale est plus grande que la difficulté que j’éprouve à distribuer équitablement, en manière de gratitude, la richesse sensorielle que me vaut, par exemple, votre présence ici.

Le lexique est facétieux, il fait rimer parfaitement banque et saltimbanque. Cela ne donne pas pour autant au contenu de ces mots un air de famille. Heureusement me reste l’Amour qui, jusqu’à preuve du contraire, échappe à la paupérisation. J’entends l’amour des mots, évidemment, dont dépend si souvent que l’amour humain soit un pari osé sur l’absolu ou tout juste, hélas, une affaire de tombola. Aimer les mots, y compris les gueux, les sans-abri, les laissés-pour-compte, et davantage en possédé qu’en dilettante, c’est, j’en fais chaque jour l’expérience, maintenir en état d’inflammation signifiante la morsure charnelle du dépassement de soi, pour prix d’un essentiel à vivre. Longtemps, je fus correcteur. C’est un métier qui fit de moi l’obscur serviteur de cette cause humanitaire mal connue qui consiste à soulager de ses souffrances la population en haillons d’une prose privée de ses droits élémentaires au style et au chant. Cette forme d’amour des mots a eu probablement le mérite de me rappeler que les passions auxquelles sont en proie la plupart des individus se situent au-delà de la mécanique et de la chimie à quoi prétend les réduire le discours dominant. Car dès lors que les mots nous pénètrent par tous les pores comme autant de corps désirables écumant notre corps biologique en posture de concupiscence, c’en devient un langage galbé, frissonnant, sudoripare, sexué, ayant pour effet de multiplier en nous les zones érogènes et jusqu’aux occasions qui s’offrent à notre âme romantique de joindre la délicatesse de ses sentiments à l’impudeur des pulsions lascives. C’est alors que l’orgasme qui s’ensuit fait toujours un peu figure d’innovation, dans le domaine des quêtes d’éternité n’excédant pas quelques secondes.

Le corps écrivant, lui, est en quelque sorte un prolongateur de coups de foudre. En ce sens, on peut parler d’un rythme inexorable. Si j’ignore d’où il me vient ce rythme, je sais que là où il va et m’entraîne, il y a de l’inattendu et de l’inclassable dans l’air. Quelque chose d’océanique, disons une lame de fond, semble vouloir me libérer des ancrages de la dialectique et recommencer à ses roulis et tangage la navigation à vue du livre en train de se faire. Cela n’exclut pas le doute, bien au contraire, mais en l’occurrence le doute ne tient pas en place, il tressaute, il s’ébroue, il bondit. Donc, rien à voir, cette dynamique, avec ce que l’on appelle l’accélération de l’histoire, laquelle n’est jamais que le passage à la vitesse supérieure des forces de l’avoir, dans leur projet, funeste entre tous, de laisser loin derrière les forces de l’être. Il n’y a pire que cette accélération de l’histoire. À la cadence de ses faux progrès et idolâtries du profit pour seuls ressorts, elle précipite le crépuscule de toute civilisation qui aurait le mauvais goût de s’y conformer.

Quand ce corps n’écrit pas, il est la plus lourde des masses encombrantes et presque inamovibles, interdite d’allégresse. Au plus bas de sa rythmique, il voit tout en noir et le pessimisme que lui inspire l’évolution du monde semble alors participer de la langueur lugubre des spleens inconsolables. Par bonheur, il écrit beaucoup, à perdre haleine, et si possible dans le sillage d’une créature chérie dont la volte-face lui collera délicieusement à la peau. J’ai de la chance : mon écriture danse. N’exagérons rien, elle patauge en lévitation. De toute façon, mes mots dansent mieux que le corps démantibulé qui les écrit. Très peu pour eux, les accroupissements syntaxiques, et les affalements sous le fardeau d’une grammaire s’étant par trop gavée de sucreries. Quand je dis « danse », peut-être ne s’agit-il que d’un mouvement infatigable et oscillatoire de l’acte d’écrire, impulsé par le corps lui-même, à ce point possédé de mots que ses usures et disgrâces le sont aussi. D’où l’incapacité où je me trouve de répondre clairement à la question « comment va ta santé ? », puisque, pour le coup, j’ignore de quelle santé on me parle, si c’est celle, poussive, de mon vieillissement d’homme, ou si c’est celle, primesautière, de mes trépidations d’écrivain. Comme elle est étrange, cette écriture : elle n’est jamais plus intenable que lorsqu’elle devance d’une incarnation les symptômes avant-coureurs de ma chute finale. Ainsi, pas plus tard qu’hier, j’ai vu certains de mes mots, du moins les plus alertes d’entre eux, s’essayer au Sacre du printemps. C’était idiot de leur part : ils n’ont même pas le sens de la chorégraphie. De ce Sacre, ils ne réussiront qu’à jeter sur le papier le brouillon illisible, dans un grand enchevêtrement de suffixes et d’allitérations. C’était pétulant, mais à l’arraché, étant donné les ratures, les biffures, les repentirs. Autre genre : tous les jours, aux aurores, des phrases entières, hirsutes, insomniaques se font la courte échelle, dans mon demi-sommeil. La plus haute sonne fort. Elle m’annonce, entre tocsin et buccin, qu’il est temps que je me lève. Je me lève. Il est 5 h. Mes mots sont très très matinaux, ils n’aiment rient tant que poindre, poindre, poindre. Les entrailles du langage et celles du corps écrivant ont cela en commun qu’elles donnent de la poigne à la chose dite ou à dire, surtout à son contenu. Ce soir, la poigne a du cœur au ventre. L’émeut le fait que vous vous soyez déplacés si nombreux pour entendre et voir à quoi peut bien ressembler un déhanchement du sens des mots dans la vie organique d’un bipède comme les autres. Je ne suis pas loin de penser qu’en ce moment mes mots ont le feu aux articulations. Ce qui est sûr, c’est que leur enthousiasme a des fourmis dans les jambes, de grosses fourmis un tantinet cosaques, après tout, pourquoi pas ? Peut-être est-ce le même enthousiasme que le dictionnaire Furetière, en 1693, définissait ainsi : une fureur prophétique ou poétique, à quoi j’ajoute « affective ». Je vous dois, ce soir, d’éprouver cet enthousiasme à l’ancienne. Il ne se fera pas facilement oublier. Il se conjugue d’ores et déjà, en ce qui me concerne, au futur intérieur… Je vous salue bien et vous souhaite une belle nuit, étoilée d’écriture, pas la mienne, non, non, la vôtre, celle de tout votre être, jetant bas ses non-dits.

Marcel Moreau